Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/103

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Charlus. Du reste, vous les connaissez, vous les avez vues dix fois à la Raspelière. » Je n’osai pas lui dire que ce qui eût pu m’intéresser, ce n’était pas le médiocre d’une argenterie bourgeoise, même la plus riche, mais quelque spécimen, fût-ce seulement sur une belle gravure, de celle de Mme Du Barry. J’étais beaucoup trop préoccupé — et ne l’eussé-je pas été par cette révélation relative à la venue de Mlle Vinteuil ? — toujours, dans le monde, beaucoup trop distrait et agité pour arrêter mon attention sur des objets plus ou moins jolis. Elle n’eût pu être fixée que par l’appel de quelque réalité s’adressant à mon imagination, comme eût pu le faire, ce soir, une vue de cette Venise à laquelle j’avais tant pensé l’après-midi, ou quelque élément général, commun à plusieurs apparences et plus vrai qu’elles, qui, de lui-même, éveillait toujours en moi un esprit intérieur et habituellement ensommeillé, mais dont la remontée à la surface de ma conscience me donnait une grande joie. Or, comme je sortais du salon appelé salle de théâtre, et traversais, avec Brichot et M. de Charlus, les autres salons, en retrouvant, transposés au milieu d’autres, certains meubles vus à la Raspelière et auxquels je n’avais prêté aucune attention, je saisis, entre l’arrangement de l’hôtel et celui du château, un certain air de famille, une identité permanente, et je compris Brichot quand il me dit en souriant : « Tenez, voyez-vous ce fond de salon, cela du moins peut, à la rigueur, vous donner l’idée de la rue Montalivet il y a vingt-cinq ans. » À son sourire, dédié au salon défunt qu’il revoyait, je compris que ce que Brichot, peut-être sans s’en rendre compte, préférait dans l’ancien salon, plus que les grandes fenêtres, plus que la gaie jeunesse des Patrons et de leurs fidèles, c’était cette partie irréelle (que je dégageais moi-même de quelques similitudes entre la Raspelière et le quai Conti) de laquelle, dans un salon