Page:Proust - Le Temps retrouvé, tome 2.djvu/21

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prolonger les spectacles de la mémoire volontaire qui n’engage pas plus de forces de nous-même que feuilleter un livre d’images. Ainsi jadis par exemple, le jour où je devais aller pour la première fois chez la princesse de Guermantes, de la cour ensoleillée de notre maison de Paris, j’avais paresseusement regardé à mon choix, tantôt la place de l’Église à Combray, ou la plage de Balbec, comme j’aurais illustré le jour qu’il faisait en feuilletant un cahier d’aquarelles prises dans les divers lieux où j’avais été et où, avec un plaisir égoïste de collectionneur, je m’étais dit en cataloguant ainsi les illustrations de ma mémoire : « J’ai tout de même vu de belles choses dans ma vie ». Alors ma mémoire affirmait sans doute la différence des sensations, mais elle ne faisait que combiner entre eux des éléments homogènes. Il n’en avait plus été de même dans les trois souvenirs que je venais d’avoir et où, au lieu de me faire une idée plus flatteuse de mon moi, j’avais au contraire, presque douté de la réalité actuelle de ce moi. De même que le jour où j’avais trempé la madeleine dans l’infusion chaude, au sein de l’endroit où je me trouvais (que cet endroit fût comme ce jour-là ma chambre de Paris, ou comme aujourd’hui en ce moment la bibliothèque du prince de Guermantes, un peu avant la cour de son hôtel) il y avait eu en moi irradiant d’une petite zone autour de moi, une sensation (goût de la madeleine trempée, bruit métallique, sensation de pas inégaux qui était commune à cet endroit (où je me trouvais) et aussi à un autre endroit (chambre de ma tante Léonie, wagon de chemin de fer, baptistère de Saint-Marc). Et au moment où je raisonnais ainsi, le bruit strident