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EN MÉMOIRE DES ÉGLISES ASSASSINÉES

tant tout avait repris sa place et quand quelques secondes plus tard nous nous arrêtâmes au coin de la rue aux Fèvres, les vieilles maisons dont les fines tiges de bois nervuré s’épanouissent à l’appui des croisées en têtes de saints ou de démons, semblaient ne pas avoir bougé depuis le XVe siècle. Un accident de machine nous força de rester jusqu’à la nuit tombante à Lisieux ; avant de partir je voulus revoir à la façade de la cathédrale quelques-uns des feuillages dont parle Ruskin, mais les faibles lumignons qui éclairaient les rues de la ville cessaient sur la place où Notre-Dame était presque plongée dans l’obscurité. Je m’avançais pourtant, voulant au moins toucher de la main l’illustre futaie de pierre, dont le porche est planté et entre les deux rangs si noblement taillés de laquelle défila peut-être la pompe nuptiale d’Henri II d’Angleterre et d’Eléonore de Guyenne. Mais au moment où je m’approchais d’elle à tâtons, une subite clarté l’inonda ; tronc par tronc, les piliers sortirent de la nuit, détachant vivement, en pleine lumière sur un fond d’ombre, le large modelé de leurs feuilles de pierre. C’était mon mécanicien, l’ingénieux Agostinelli, qui, envoyant aux vieilles sculptures le salut du présent dont la lumière ne servait plus qu’à mieux lire les leçons du passé, dirigeait successivement sur toutes les parties du porche, à mesure que je voulais les voir, les feux du phare de son automobile[1]. Et quand je revins vers la voiture je vis un

  1. Je ne prévoyais guère quand j’écrivais ces lignes que sept ou huit ans plus tard ce jeune homme me demanderait à dactylographier un livre de moi, apprendrait l’aviation sous le nom de Marcel Swann dans lequel il avait amicalement associé mon nom.
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