Page:République des lettres, 1876, S2, vol1.djvu/7

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par leur dire de venir. Quatre et quatre, huit, et deux dix, Alors, afin d’arriver à son compte, elle se réconcilia avec les Lorilleux, qui tournaient autour d’elle depuis quelque temps ; du moins, il fut convenu que les Lorilleux descendraient dîner et qu’on ferait la paix le verre à la main. Bien sûr, on ne peut pas toujours rester brouillé dans les familles. Puis, l’idée de la fête attendrissait tous les cœurs. C’était une occasion impossible à refuser. Seulement, quand les Boche connurent le raccommodement projeté, ils se rapprochèrent aussitôt de Gervaise, avec des politesses, des sourires obligeants ; et il fallut les prier aussi d’être du repas. Tant pis ! on serait quatorze, sans compter les enfants. Jamais elle n’avait donné un dîner pareil, elle en était tout effarée et glorieuse.

La fête tombait justement un lundi. C’était une chance : Gervaise comptait sur l’après-midi du dimanche pour commencer la cuisine. Le samedi, comme les repasseuses bâclaient leur besogne, il y eut une longue discussion, dans la boutique, afin de savoir ce qu’on mangerait, décidément. Une seule pièce était adoptée depuis trois semaines : une oie grasse rôtie. On en causait avec des yeux gourmands. Même, l’oie était déjà achetée. Maman Coupeau alla la chercher pour la faire soupeser à Clémence et à madame Putois. Et il y eut des exclamations, tant la bête parut énorme, avec sa peau rude toute ballonnée de graisse jaune.

— Avant ça, le pot-au-feu, n’est-ce pas ? dit Gervaise. Le potage et un petit morceau de bouilli, c’est toujours bon… Puis il faudrait un plat à la sauce ; voilà ce qui est embarrassant…

La grande Clémence proposa du lapin ; mais on ne mangeait que de ça ; tout le monde en avait par dessus la tête. Gervaise rêvait quelque chose de plus distingué. Madame Putois ayant parlé d’une blanquette de veau, elles se regardèrent toutes avec un sourire qui grandissait. C’était une idée ; rien ne ferait l’effet d’une blanquette de veau.

— Après, reprit Gervaise, il faudrait encore un plat à la sauce…

Maman Coupeau songea à du poisson. Mais les autres eurent une grimace, en tapant leurs fers plus fort. Personne n’aimait ça, le poisson ; ça ne tenait pas à l’estomac et c’était plein d’arêtes. Ce louchon d’Augustine osa dire qu’elle aimait la raie ; Clémence lui ferma le bec d’une bourrade. Enfin, la patronne venait de trouver une épinée de cochon aux pommes de terre, qui avait de nouveau épanoui lès visages, lorsque Virginie entra comme un coup de vent, la figure allumée.

— Vous arrivez bien ! cria Gervaise. Maman Coupeau, montrez-lui donc la bête.

Et maman Coupeau alla chercher une seconde fois l’oie grasse, que Virginie dut prendre sur ses mains. Elle s’exclama. Sacredié ! qu’elle était lourde ! Mais elle la posa tout de suite au bord de l’établi, entre un jupon et un paquet de chemises. Elle avait la cervelle ailleurs ; elle emmena Gervaise dans la chambre du fond.

— Dites donc, ma petite, murmura-t-elle rapidement, je veux vous prévenir… Vous ne devineriez jamais qui j’ai rencontré au bout de la rue ? Lantier, ma chère ! Il est là à rôder, à guetter… Alors, je suis accourue. Ça m’a effrayée pour vous, vous comprenez.

La blanchisseuse était devenue toute pâle. Que lui voulait-il donc, ce malheureux ? Et justement il tombait en plein dans les préparatifs de la fête. Jamais elle n’avait eu de chance ; on ne pouvait pas lui laisser prendre un plaisir tranquillement. Mais Virginie lui répondait qu’elle était bien bonne de se faire de la bile comme ça. Pardi ! si Lantier s’avisait de la suivre, elle appellerait un agent pour le coffrer. Depuis un mois que son