Page:Rabelais marty-laveaux 01.djvu/162

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huille et vinaigre et sel, les mangeoit pour soy refraischir davant souper, et avoit jà engoullé cinq des pelerins. Le sixiesme estoit dedans le plat, caché soubz une lectue, excepté son bourdon qui apparoissoit au dessus. Lequel voyant, Grandgousier dist à Gargantua :

«  Je croys que c’est là une corne de limasson ; ne le mangez poinct

— Pourquoy ? (dist Gargantua). Ilz sont bons tout ce moys. »

Et, tyrant le bourdon, ensemble enleva le pelerin, et le mangeoit très bien ; puis beut un horrible traict de vin pineau, et attendirent que l’on apprestast le souper.

Les pelerins ainsi devorez se tirerent hors les meulles de ses dentz le mieulx que faire peurent, et pensoient qu’on les eust mys en quelque basse fousse des prisons, et, lors que Gargantua beut le grand traict, cuyderent noyer en sa bouche, et le torrent du vin presque les emporta au gouffre de son estomach ; toutesfoys, saultans avec leurs bourdons, comme font les micquelotz, se mirent en franchise l’orée des dentz. Mais, par malheur, l’un d’eux, tastant avecques son bourdon le pays à sçavoir s’ilz estoient en sceureté, frappa rudement en la faulted’une dent creuze et ferut le nerf de la mandibule, dont feist très forte douleur à Gargantua, et commença crier de raige qu’il enduroit. Pour doncques se soulaiger du mal, feist aporter son curedentz et, sortant vers le noyer grollier, vous denigea Messieurs les pelerins. Car il arrapoit l’un par les jambes, l’aultre par les espaules, l’aultre par la bezace, l’aultre par la foilluze, l’aultre par l’escharpe, et le pauvre haire qui l’avoit feru du bourdon, le accrochea par la braguette ; toutesfoys ce luy fut un grand heur, car il