Page:Racine - Œuvres, Didot, 1854.djvu/159

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Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés ;
Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire :
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
Moi-même, revêtu d’un pouvoir emprunté,
Que je reçus de Claude avec la liberté,
J’ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
Tenté leur patience, et ne l’ai point lassée.
D’un empoisonnement vous craignez la noirceur !
Faites périr le frère, abandonnez la sœur ;
Rome, sur les autels prodiguant les victimes,
Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes :
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés
Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.


NÉRON.

Narcisse, encore un coup, je ne puis l’entreprendre.
J’ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi,
Donner à sa vertu des armes contre moi.
J’oppose à ses raisons un courage inutile :
Je ne l’écoute point avec un cœur tranquille.


NARCISSE.

Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu’il dit :
Son adroite vertu ménage son crédit ;
Ou plutôt ils n’ont tous qu’une même pensée.
Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée ;
Vous seriez libre alors, seigneur, et devant vous
Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous.
Quoi donc ! ignorez-vous tout ce qu’ils osent dire !
« Néron, s’ils en sont crus, n’est point né pour l’empire ;
« Il ne dit, il ne fait que ce qu’on lui prescrit :
« Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.
« Pour toute ambition, pour vertu singulière,
« Il excelle à conduire un char dans la carrière,
« À disputer des prix indignes de ses mains,
« À se donner lui-même en spectacle aux Romains,
« À venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
« À réciter des chants qu’il veut qu’on idolâtre ;
« Tandis que des soldats, de moments en moments,
« Vont arracher pour lui les applaudissements. »
Ah ! ne voulez-vous pas les forcer à se taire ?


NÉRON.

Viens, Narcisse : allons voir ce que nous devons faire.




ACTE CINQUIÈME.





Scène première.

BRITANNICUS, JUNIE.



BRITANNICUS.

Oui, madame, Néron, qui l’aurait pu penser ?
Dans son appartement m’attend pour m’embrasser.
Il y fait de sa cour inviter la jeunesse ;
Il veut que d’un festin la pompe et l’allégresse
Confirment à leurs yeux la foi de nos serments,
Et réchauffent l’ardeur de nos embrassements.
Il éteint cet amour source de tant de haine ;
Il vous fait de mon sort arbitre souveraine.
Pour moi, quoique banni du rang de mes aïeux,
Quoique de leur dépouille il se pare à mes yeux,
Depuis qu’à mon amour cessant d’être contraire
Il semble me céder la gloire de vous plaire,
Mon cœur, je l’avoûrai, lui pardonne en secret,
Et lui laisse le reste avec moins de regret.
Quoi ! je ne serai plus séparé de vos charmes !
Quoi ! même en ce moment, je puis voir sans alarmes
Ces yeux que n’ont émus ni soupirs ni terreur,
Qui m’ont sacrifié l’empire et l’empereur !
Ah, madame !… Mais quoi ! Quelle nouvelle crainte
Tient parmi mes transports votre joie en contrainte ?
D’où vient qu’en m’écoutant, vos yeux, vos tristes yeux
Avec de longs regards se tournent vers les cieux ?
Qu’est-ce que vous craignez ?


JUNIE.

Qu’est-ce que vous craignez ? Je l’ignore moi-même ;
Mais je crains.


BRITANNICUS.

Mais je crains. Vous m’aimez ?


JUNIE.

Mais je crains. Vous m’aimez ? Hélas ! si je vous aime !


BRITANNICUS.

Néron ne trouble plus notre félicité.


JUNIE.

Mais me répondez-vous de sa sincérité ?


BRITANNICUS.

Quoi ! vous le soupçonnez d’une haine couverte ?


JUNIE.

Néron m’aimait tantôt, il jurait votre perte ;
Il me fuit, il vous cherche ; un si grand changement
Peut-il être, seigneur, l’ouvrage d’un moment ?


BRITANNICUS.

Cet ouvrage, madame, est un coup d’Agrippine :
Elle a cru que ma perte entraînait sa ruine.
Grâce aux préventions de son esprit jaloux,
Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous.
Je m’en fie aux transports qu’elle m’a fait paraître ;
Je m’en fie à Burrhus ; j’en crois même son maître :
Je crois qu’à mon exemple, impuissant à trahir,
Il hait à cœur ouvert, ou cesse de haïr.


JUNIE.

Seigneur, ne jugez pas de son cœur par le vôtre :
Sur des pas différents vous marchez l’un et l’autre.
Je ne connais Néron et la cour que d’un jour ;
Mais, si j’ose le dire, hélas ! dans cette cour