Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/142

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l’homme et la terre. — inde

entre les nations limitrophes, un de ces passages, le col de Gomal, qui ne dépasse guère 2 100 mètres, quoique contournant au nord le haut piton de Takht-i-Suleiman, fut de tout temps employé par les caravaniers, habiles à éviter les chemins de la guerre : c’était la voie pacifique par excellence. On dit que jusqu’à dix mille « Povindah » ou « coureurs », partant ensemble des campagnes de l’Indus, gravissent parfois en longues files les sentiers des montagnes qui mènent à cette porte des plateaux. Sauvegardés par des traités avec les peuplades afghanes de l’intérieur, mais veillant aussi en toute prudence à leur sécurité, les caravaniers établissent leur camp en des lieux d’où ils peuvent dominer l’espace à de grandes distances ; dans les contrées dangereuses, les tribus amies sont convoquées pour venir au besoin prêter main-forte. De siècle en siècle se renouvelait le long voyage de commerce par le peuple itinérant des Povindah. Le chemin que choisissaient ces « francs voyageurs » n’est pas le plus commode de tous ceux qui mènent de l’un à l’autre versant ; mais les routes les plus faciles sont aussi celles que suivent les armées conquérantes et que jalonnent des villes fortifiées, des barrages d’arrêt, surtout des douanes « protectrices » et autres postes de soldats et de fonctionnaires, que fuit le commerce, de peur d’être réglé, surveillé, rançonné de toutes les manières. Il est donc tout naturel que les voyageurs pacifiques, portant leurs denrées à des peuples lointains, préfèrent aux grandes routes les sentiers discrets unissant des villages hospitaliers : ils choisissent volontiers les passages les moins fréquentés par les maraudeurs à patentes, ou même, s’il est possible, complètement ignorés par les chefs d’État dont ils parcourent les territoires.

Précisément, la voie historique par excellence, celle qui, descendue des seuils de l’Hindu-kuch, longe la rivière de Kabul, l’antique Cophen, rencontre l’Indus en un lieu qui, par le fait même de l’arrêt forcé des caravanes et des armées, devait prendre une importance considérable comme point stratégique. Attock, — c’est-à-dire l’ « arrêt » —, est le nom même de la cité guerrière située sur la rive gauche du fleuve, à l’endroit du passage. Une ville devait nécessairement surgir à ce point vital. La plaine, jadis lacustre, dans laquelle viennent se réunir les eaux de l’Indus et celles du Kabul, à leur issue des montagnes, forme comme une espèce de parvis du grand temple de l’Inde. Avant que l’art des ingénieurs eût appris aux belligérants à tourner