Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/162

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l’homme et la terre. — inde

le « seigneur » par excellence, Ahur-a-Mazda ou Ormuzd, le « Seigneur très grand », n’est plus qu’un Asura, un mauvais esprit chez les brahmanes hindous, tandis que les deva ou diables de l’Iran sont devenus des génies favorables pour les Aryens orientaux[1]. Quand on compare la religion de l’Iran, qui aboutit à l’enseignement de l’Avesta, si noble, si élevé, d’une moralité si grandiose, avec l’évolution divergente de la foi qui se produisit chez les Aryens orientaux, on constate surtout que les immigrants de l’Inde avaient cessé d’être des pasteurs et agriculteurs pacifiques pour se faire conquérants, et qu’ils s’étaient donné des chefs de guerre, des rois, que commençaient déjà à entourer des prêtres, des bardes, des courtisans, en un mot, toute la tourbe des parasites.

Sur les plateaux de l’Iran oriental, les Aryens paraissent avoir officié en plein air, entourés de leurs familles. N’ayant pas besoin d’intermédiaires auprès de leurs dieux, ils étaient eux-mêmes leurs propres prêtres, et leur théologie, fort simple, se révélait par un ensemble de rites peu compliqués. Point de temples, point d’autels, si ce n’est une butte de gazon. Le père de famille s’adressait directement à l’aurore soulevant le voile de la nuit, au soleil dissipant les vapeurs de l’espace, au nuage dans lequel s’amassait la pluie, à la lune cheminant dans le ciel entre les blanches nuées, à l’étoile aimée du soir et du matin. Sans doute, ces Arya montagnards n’étaient pas dégagés de la terreur primitive qui transformait en esprits méchants ou du moins redoutables chaque objet des alentours, chaque bruit soudain, chaque souffle de l’air ; leur religion cependant était déjà un naturisme grandiose, témoignant chez eux d’une conception rudimentaire de l’ordonnance dans l’univers. Leurs sacrifices de propitiation aux mânes et aux dieux jaloux s’accomplissaient simplement : beurre, lait, boissons fermentées étaient leurs principales offrandes et, la fête terminée, ils aimaient à lamper « le divin somâ », la liqueur fermentée qui fait « la joie des hommes et des dieux », comme le fit aussi le jus de la vigne pour les Hébreux, les Grecs et les Romains, comme il le fait encore, du moins symboliquement, au repas de l’Eucharistie chrétienne. Dans la première époque de la religion védique, il ne s’agissait pas d’une simple coupe enfer-

  1. Leopold von Ranke, Weltgeschichte, vol. 1, p. 141.