Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/172

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l’homme et la terre. — inde

officielles de Vichnu, combien d’incarnations locales ou temporaires qui n’ont pas eu assez de célébrité pour entrer dans le canon théologique ! D’avance tous les dieux sont admis dans le Panthéon de l’Inde comme ils l’étaient dans celui de Rome à l’époque des Antonins : de longtemps ils ne manqueront de fidèles, mais, sous leur propre nom, la plupart d’entre eux sont condamnés à disparaître à brève échéance de la mémoire des hommes.

Telle est cette religion essentiellement mobile et changeante, qui a pris le nom de brahmanisme d’après le dieu symbolique de ses innombrables manifestations et surtout d’après la caste sacerdotale à laquelle le peuple est révérencieusement asservi. Porté par les envahisseurs de toute race, Aryens, Dravidiens ou Kohlariens, elle pénétra dans presque toutes les parties de la Péninsule, sauf dans les vals fermés des montagnes ou dans les forêts aux retraites inconnues. Même dans cette diffusion générale du culte des brahmanes, les nouveaux convertis, « régénérés, nés une seconde fois », s’imaginèrent volontiers qu’ils étaient infiniment supérieurs à leurs aïeux, et très sincèrement représentèrent ceux-ci comme ayant croupi dans une profonde barbarie et vécu en véritables animaux, sans morale ni connaissances aucunes. Rattachés par la religion aux Aryens du nord, Dravidiens et Kohlariens en vinrent à maudire leurs propres ancêtres du nom de « Démons » et autres termes infamants. De même, à d’autres époques de conversions en masse, les chrétiens, destructeurs de musées et de bibliothèques, ne virent dans les païens dont ils étaient issus qu’un ramassis de damnés, et les Arabes musulmans dépeignirent leurs pères du Hedjaz et du Nedjd comme autant de monstres.

Les mouvements de toute nature qui se produisaient pendant le cours des siècles dans la vie morale et religieuse, politique et sociale des populations hindoues durent naturellement se propager suivant les lignes de moindre résistance, c’est-à-dire le long des voies que leur plus grande facilité d’accès transforma par cela même en routes historiques, jalonnées de distance en distance par de puissantes cités, centres d’attraction naturels pour le commerce et l’industrie. La fameuse route du nord-ouest, formée par la convergence des sentiers qui descendent des passages de l’Hindu-kuch, s’oriente naturellement vers la zone de riches campagnes qu’arrosent les eaux pour sortir des vallées hima-