Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/275

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influence du manichéisme et du bouddhisme

l’invoquent[1]. Non seulement le bouddhisme et le christianisme présentent des ressemblances de culte qui — pour beaucoup de détails — vont jusqu’à l’identité, mais les enseignements donnés par les disciples de l’une et de l’autre foi coïncident en partie même par les paroles ; toutefois, il ne faut pas s’en étonner, car les prêtres sont essentiellement conservateurs et formalistes ; peut-être bien moines bouddhistes et prêtres catholiques ont-ils gardé avec un parfait scrupule les costumes, les rites et les paroles qu’un clergé des époques antérieures leur avait transmis.

Une des affirmations le plus souvent répétées par habitude irréfléchie de langage se rapporte à la « beauté » de la « morale évangélique », comme si toutes les maximes morales, excellentes, médiocres ou funestes qui se trouvent dans les Évangiles n’avaient pas été formulées antérieurement par les penseurs plus anciens de l’Asie et de l’Europe. Tous les préceptes qui passèrent depuis pour essentiellement chrétiens avaient été déjà exprimés dans les mêmes termes ou sous des formes encore plus précises ou plus compréhensibles[2]. Que dire de cette sentence de Hillel : « Ne juge ton adversaire que lorsque tu le trouveras dans sa position », ou de celle-ci : « Là où les hommes manquent, sois-en un ! » ou encore : « Qui suis-je pour ne songer qu’à moi seul ? » N’a-t-on pu soutenir que le Sermon sur la montagne se trouvait plus beau et plus complet dans le Pirke Aboth (Maximes des Pères) talmudique ? Ce n’est point tant la doctrine qui fait une religion que les agissements de ses prêtres, or le christianisme ne commence à donner ses pensées pour révélées qu’après sa victoire définitive, lorsqu’il peut faire taire ses contradicteurs par l’emprisonnement et le bûcher.

Le regain de ferveur qui s’est porté récemment vers le buddhisme a montré d’une manière désormais indiscutable que le charme de l’affection mutuelle entre les hommes, que l’esprit de solidarité dans tout son dévouement et le pardon des injures dans toute sa noblesse et grandeur d’âme avaient trouvé dans les premiers bouddhistes des défenseurs qui ne furent jamais dépassés en éloquence et en profondeur de conviction ; mais tous ces sentiments ne résident-ils

  1. Max Müller, Essais de Mythologie comparée, traduction de G. Perrot, pp. 464 et suiv.
  2. Fréret, Examen des Apologistes de la Religion chrétienne ; Havet, Rosières, etc., etc.