Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/412

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l’homme et la terre. — seconde rome

traste des deux Rome ne grandît pas rapidement et ne se transformât, par opposition même, en franche inimitié. La personnalité géographique de chacune des contrées, le caractère spécifique des populations auxquelles de nouveaux éléments s’étaient ajoutés, l’initiative de l’individu, tous ces facteurs reprenaient une valeur de premier ordre : à une période de groupement plus ou moins superficiel et d’unité apparente succédait une ère de cristallisation locale.

En peu d’années la langue officielle de l’empire d’Orient avait changé : le grec, parler des bysantins, remplaçait le latin importé d’Italie. Cependant le dur génie de Rome avait tellement impressionné les esprits que les nations d’Asie continuèrent de désigner l’empire d’Orient sous le nom de Roma, « Roum », et que tous les chrétiens furent englobés, d’abord par les Arabes, puis après eux par tous les Musulmans, dans la foule des Romains ou « Roumi ».

Jusqu’en Chine pénétra le mot magique : les Mahométans de Tatung-fu, à l’est de la péninsule des Ordos, donnent encore à la contrée de La Mecque et de Médine, d’où leur vint la lumière religieuse, le nom de Farsi (Perse) ou de Roum[1] !

Ainsi, quoique la petite Grèce eût perdu sa liberté presque sans résistance, elle possédait néanmoins un élément de culture propre qui lui permit de renaître et de durer sous une forme nouvelle pendant plus d’un millier d’années. Constantinople représentait la Grèce, elle était animée partiellement de son esprit, tandis que la Rome d’Italie avait cessé, pour ainsi dire, d’être « romaine » : en cessant d’être guerrière et dominatrice, elle avait perdu sa raison d’être, ou du moins elle ne devait la reprendre que par un rôle nouveau, celui de la prééminence religieuse. Les Grecs, dont l’activité se trouvait concentrée dans la cité du Bosphore, avaient conservé toute leur habileté première comme artisans, industriels, fabricants, navigateurs ; ils avaient continué de former l’un des centres les plus utiles de la vie économique, contrastant ainsi avec les Romains, qui avaient passé les derniers siècles de leur existence dans le parasitisme pur et n’eurent même plus la force de garder la prospérité matérielle dès que leur ville ne fut plus le foyer politique du monde méditerranéen. Plus d’une fois pendant le cours de ses destinées, aux temps du moyen

  1. W. W. Rockhill, Journey through Mongolia and Tibet, p. 13, 14.