Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/508

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l’homme et la terre. — carolingiens et normands

de kilomètres dans l’intérieur, avec une profondeur suffisante pour donner accès à des embarcations d’un fort tonnage. Du côté de l’ouest, des estuaires profonds, des marais, des vasières rendaient le territoire absolument infranchissable à d’autres qu’aux indigènes, êtres amphibies, habiles à se mouvoir dans les bayous et à glisser sur les vases. Entre les deux domaines du fjord et des fondrières, il ne restait qu’un isthme d’une quinzaine de kilomètres, utilisé depuis les temps immémoriaux par les bateliers qui portaient leurs marchandises ou même leurs légers esquifs du fjord de la Schlei à la rivière paresseuse appelée aujourd’hui la Treene, sinuant entre les terres inondées. C’est à travers ce pédoncule de la presqu’île danoise que le roi Golrik établit, en 808, ou peut-être répara ses ouvrages de défense, il creusa d’abord un fossé, le Kograben — le « Fossé des Vaches » —, qui pouvait servir en même temps de canal pour la navigation, et en arrière, il éleva un solide rempart qui est le Danetrerk — l’ « ouvrage des Danois » — proprement dit. Vers l’extrémité orientale de ce mur s’ouvrait une porte unique, Wiglesdor, qui servait au va-et-vient des marchands et des pasteurs de bétail en temps de paix, mais qui se fermait en temps de guerre : l’empereur Othon II et d’autres souverains germaniques durent s’arrêter devant cet obstacle et même, en 1864, les Prussiens, avec leurs formidables engins de guerre, eurent à le forcer. Non loin de la porte, et près de la ville moderne de Sleswig ou Schleswig, s’élevait au moyen âge la ville de Haithabu (Hedeby), dont les archéologues ont retrouvé de précieux débris, racontant la civilisation de l’époque : des monnaies et divers objets témoignent de l’importance du Trafic de Hedeby, dont les tentacules se prolongeaient jusqu’en Orient. Avec son canal transpéninsulaire, Hedeby était, à l’époque de la Hanse, ce que sa voisine Kiel est devenue de nos jours[1].

Le milieu âpre et sauvage dans lequel vivaient les riverains des mers Scandinaves les préparait à cette existence de dangers et d’efforts, qui, sous la pression des nécessités économiques, devait dégénérer en une carrière de rapines et de meurtres. Souvent le ciel du Nord est brumeux et gris, parfois aussi noir de tempêtes ; la mer est dure et violente ; des bancs de sable, des écueils, des îlots la brisent de tous les côtés en flots d’écume, et la rencontre des marées y fait tournoyer

  1. Fräulein Mestorf, ''Mitt. d. Anthropologischen Vereins in Schleswig-Holstein, Heft 14, 1901.