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découverte du grœnland

moins sous l’influence des enseignements chrétiens, et, de proche en proche, entre voisins qui s’entretenaient le soir devant l’âtre, la nouvelle foi se substitua à l’ancienne, ou plutôt se mêla au fond primitif. Les dieux Scandinaves ne furent pas considérés comme des incarnations du diable, mais se transformèrent graduellement en personnages divins de la religion chrétienne : le nom même de celui qu’invoquèrent les Islandais convertis resta le même qu’au temps des païens : Allfadir, le « Père Universel », n’eut point à vider les cieux pour faire place à un nouveau venu[1]. Chose inouïe dans l’histoire du christianisme, des chrétiens islandais, loin de détruire les monuments relatifs à l’ancienne histoire païenne, s’occupèrent pieusement de les recueillir, tels, vers l’an 1100, Saemund Sigfusen et, cent années plus tard, Snorro Sturleson, l’auteur de Heimskringla, le « Cercle du monde », et plus spécialement de l’histoire des rois de Norvège, le récit du moyen âge le plus vivant, le plus héroïque et le plus beau[2]. C’est grâce à la sollicitude de ces Islandais convertis que furent recueillis les récits et les chants de l’Edda ou de la « Vieille grand’mère », la source la plus précieuse de l’histoire mythologique et légendaire des anciens scandinaves.

La découverte du Grœnland et celle du continent américain sont également dues à des Normands d’Islande. Trois années seulement après le mouvement d’exode vers l’île des Glaces, un explorateur, Gunnbjorn, avait poussé jusque vers une autre « terre glacée » que l’on ne jugea pas à propos de coloniser. Mais un banni, Erik le Roux, se dirigea vers cette terre nouvelle, dont il contourna le cap extrême, le Hvarf, connu aujourd’hui sous le nom anglais de Farewell, puis, arrivé sur la côte occidentale, il y fonda le premier campement d’Européens qui ait existé dans le Nouveau Monde. Le pays était si âpre, pourvu au pied des monts et des glaciers d’une bande de terre cultivable si étroite que d’autres explorateurs ont pu appliquer à la contrée le nom de « Terre de Désolation »[3]; mais Erik le Roux, comprenant que « pour donner une bonne réputation à sa colonie, il fallait lui donner un beau nom », l’appela audacieusement Grœnland, la « Terre Verte », et sa ruse eut plein succès. Bientôt les Normands y furent plus nombreux que les Eskimaux indigènes, construisirent des villages et même des villes, puis, devenus chrétiens comme leurs frères les Islandais, édifièrent des

  1. Max Müller, Essais de Mythologie comparée, trad. G. Perrot, p. 227.
  2. Flint, Philosophy of History.
  3. I. I. Hayes, The Land of Désolation, London, 1871.