Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/582

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l’homme et la terre. — chevaliers et croisés

de leurs tourelles n’avaient rien à craindre de ce peuple humilié : ils pouvaient continuer de lui prendre son blé, son vin et son bétail, ses adolescents, ses femmes et ses filles : tout leur appartenait par le droit de la force : jusqu’au faucon du noble qui avait prise sur la volaille du manant[1].

Certes, les paysans ressentaient profondément toutes ces blessures, car la revendication du pauvre contre le riche, de l’esclave contre le maître est éternelle, mais des siècles se passent avant que la rétribution s’accomplisse. Quelques stances chantées par les trouvères nous disent pourtant combien net était chez les paysans du douzième siècle le sentiment des injustices subies : ils ne parlaient point autrement à la veille des Jacqueries et de la Guerre des paysans ou dans la période moderne des grèves et du socialisme révolutionnaire. « Les seigneurs ne nous font que du mal, nous ne pouvons avoir d’eux ni raison ni justice ; ils ont tout, et nous font vire en pauvreté et en douleur… Pourquoi nous laisser traiter ainsi ? Mettons-nous hors de leur pouvoir, nous sommes des hommes comme eux… et nous sommes cent contre un… tenons-nous ensemble, et nul homme n’aura seigneurie sur nous, et nous pourrons couper des arbres, prendre le gibier dans les forêts et le poisson dans les viviers, et nous ferons notre volonté, aux bois, dans les prés et sur l’eau. »[2]

Cependant, les seigneurs se trouvant, de par leur orgueil et la force des choses, appartenir à une autre humanité que la tourbe asservie des laboureurs n’en avaient pas moins contracté l’obligation tacite de les défendre contre tout envahisseur : pour sauvegarder leurs terres, ils devaient également en protéger les charrues et les bras qui les conduisaient. Seigneurs et vassaux étaient devenus forcément des guerriers, les chefs nés de toute la valetaille qu’ils entraînaient derrière eux. Ils ne sortaient point de leurs manoirs sans précéder fièrement à cheval toute une foule de piétons affairés. Monter un destrier était un privilège symbolique, indiquant, suivant l’opinion de tous, une supériorité physique et morale sur la foule des gens qui vont à pied. Ainsi se constitua graduellement une classe bien distincte, avant, dans l’ensemble de la société médiévale, ses intérêts spéciaux, sa morale particulière, son idéal même. Ayant été occupés, surtout depuis les

  1. W. Denton, England in the fifteenth Century, p. 43.
  2. Wace ; Benoît de Sainte-Maure ; Augustin Thierry, Considérations sur l’Histoire de France, chap. I.