Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/91

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lutte pour la possession du sol

événements qui se sont accomplis dans l’Empire du Milieu. Il ne pouvait en être autrement, puisque l’agriculture est le travail presque exclusif de la population et que toutes les industries n’en sont que de simples annexes. On comprend qu’avec son immense démocratie agricole, la Chine donne le premier rang aux travailleurs de la terre, ou du moins ne laisse passer avant eux que les lettrés, car tous ont le plus grand respect pour le savoir. Une maxime chinoise souvent répétée dit que l’État souffre d’une maladie profonde quand l’homme ne laboure pas son champ et quand la femme ne vaque pas à tous les soins du ménage. Suivant une légende populaire qui témoigne de la conscience qu’ont de leur haute dignité les laboureurs chinois, l’empereur Chun, personnage mythique dont on parle encore avec vénération dans toutes les cabanes, était un paysan, et même sur le trône aurait vécu du travail de ses mains.

Le père jésuite du Halde, parlant de cet empereur paysan, qu’il considère comme ayant réellement vécu, affirme avec candeur que la nation chinoise tout entière a pris goût à la culture du sol par désir d’imiter le noble exemple de l’agriculteur couronné. C’est bien là une théorie digne des courtisans du Roi-Soleil. L’historien catholique ne comprend pas que Chun n’est autre chose que la personnification impériale, divine, du peuple semeur et moissonneur de blé. Le fait est que, par leur intime union avec le sol, les laboureurs du Royaume Fleuri ont réussi à triompher pour une bonne part des obstacles que leur opposaient les parasites, conquérants et mandarins. La fête du Labourage, que le Fils du Ciel célébrait naguère chaque année à la fin de mars, et pendant laquelle il devait, vêtu en paysan, labourer trois sillons, symbolise ce triomphe partiel du peuple sur ses maîtres : les épis récoltés sur ce champ étaient offerts en hommage aux dieux comme un don du peuple.

L’aspect général des contrées de la Chine soumises à la culture depuis deux, trois ou quatre mille années témoigne de la forte discipline que les agriculteurs ont imposée à la terre et à ses habitants, plantes et animaux. Les paysages sont certainement tout autres qu’aux temps primitifs. Les grands animaux sauvages ont disparu de presque toute la Chine : on n’y voit plus d’éléphants ni de lions ; le tigre ne s’y montre que dans les provinces extérieures, la Mandchourie et le