Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/98

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l’homme et la terre. — orient chinois

et, qui plus est, cette affirmation est reproduite textuellement dans le dernier des « Quatre livres » ou Sse-chu, dont l’étude est obligatoire pour toutes les écoles de l’Empire, bien qu’il ne fasse pas partie des cinq livres « canoniques ». « Tous les hommes », dit Meng-tse, surnommé le « Philosophe Rigide », « tous les hommes sont égaux ; pourquoi y a-t-il des grands et des petits ? Quand les bons mets se préparent dans les cuisines, quand les écuries s’emplissent de nobles chevaux, tandis que le peuple meurt de faim et jonche la grande route de ses cadavres, n’est-ce pas comme si on était gouverné par des bêtes féroces qui déchirent les hommes ? Et quand le prince… se joint aux bêtes féroces, peut-on l’appeler le père de ses sujets ? Même n’ai-je pas le droit de le traiter comme un brigand ? » Et ailleurs : « Le vrai rebelle est celui qui outrage l’humanité ».

On raconte qu’un empereur de la dynastie des Ming, ayant voulu écarter du programme classique des études les ouvrages de Meng-tse, les lettrés vinrent en masse protester contre la volonté impériale, précédés par le premier ministre, qui avait fait porter son cercueil devant lui. Mais n’est-ce pas là une légende comme l’histoire de ces mandarins, au nombre de 460, qui auraient suivi dans les flammes le fameux Chu-King ou « Livre des Annales », recueilli par Confucius, lorsque Chi-Hoang-ti ordonna la destruction de tous les livres écrits avant lui ? — Il voulait, disent les uns, vaniteusement faire recommencer l’évolution mondiale à partir de son règne ; il désirait à juste titre, disent les autres, briser l’omnipotence des adorateurs de la tradition écrite. On peut croire que si tant de fortes paroles des anciens sages sont restées dans les ouvrages classiques, ce fait n’est point dû à la vaillance des courtisans lettrés, mais bien plutôt à l’indifférence des maîtres. Les mots ne signifient plus rien ou sonnent faux quand l’enseignement qui les complète en enlève le sens véritable : ce sont comme des corps étrangers qui s’enkystent dans l’organisme.

La solidarité dans toutes les œuvres humaines, depuis le paisible travail des champs jusqu’à la périlleuse révolte armée, est un des traits les plus remarquables du caractère chinois ; elle se résume en cette maxime, merveilleuse en sa clarté, que cite de Pouvourville : « Aucun homme dans l’éternité ne pourra être complètement heureux tant qu’il subsistera un malheureux. Le malheur d’un seul être est une défectuo-