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l’homme et la terre. — palestine

s’adresse aux soixante-dix peuples énumérés dans la liste ethnographique de la Genèse[1].

D’après le tableau biblique, les fils de Sem, le premier-né du patriarche Noah, était au nombre de cinq. Trois d’entre eux sont désignés simplement, sans que le chroniqueur mentionne leurs fils ou tout autre individu de leur descendance, comme si la nation formée par eux ne s’était pas différenciée en groupes secondaires. Ces trois fils de Sem négligés par les auteurs du tableau sont : Elam, représentant de la Perse et de la Susiane, Assur, autrement dit le peuple des Assyriens, et Lud, type des Lydiens. Quant aux deux autres fils, Arphaxad et Aram, ils apparaissent avec une généalogie considérable : c’est qu’il est ici question de la propre race des Hébreux et des nations avoisinantes. Par suite de l’illusion naturelle qui porte les peuples à se considérer comme placés au centre de l’univers, les Juifs ont donné le rang de véritables nations à toutes les tribus et peuplades de leur alliance, de même que, parmi leurs adversaires, ils avaient attribué aux Cananéens, honnis comme d’abominables fils de Cham, une importance tout à fait exceptionnelle. Par suite de la fausseté du point de vue, il se trouva que sur le nombre de 70 nations qui étaient censées constituer l’ensemble de l’humanité, 35, c’est-à-dire exactement la moitié, étaient des populations amies ou ennemies des Juifs et occupaient l’étroite bande de terre comprise entre la Méditerranée, le haut Tigre et le désert ; le golfe de Péluse et le Taurus arménien en étaient les limites extrêmes. Ainsi la géographie des écrivains de la Genèse nous révèle surtout l’étroitesse de leur horizon.

Bien que les Juifs aient pris grand soin de représenter les Cananéens comme appartenant à la race maudite de Cham, il paraît, au contraire, que les uns et les autres faisaient partie du même groupe ethnique. Physiquement ils offraient le même type : voisins immédiats, ils se disputaient la possession du même sol, de la même patrie ; enfin, ils parlaient des dialectes différents d’un même langage : les idiomes de Juda et d’Israël, de Canaan et d’Aram se ressemblaient tellement qu’on les employait également dans le même ouvrage.

Le mélange chaotique des Juifs et des Cananéens dans l’espace

  1. Fr. Lenormant, Les Origines de l’Histoire, pp. 328, 329 ; — E. Maurice Lévy, note manuscrite. — Voir le tableau des nations au chapitre suivant.