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fond que me donne un simple déplacement, un changement de demeure. Je suis stagnant. Il me faut, pour reprendre vie et goût au labeur au nouveau gîte où je vais être, du temps, beaucoup de temps, des saisons même. Ceci vous dira ce que me fit le détachement de la vieille maison de Peyrelebade, où ce que je fis de plus ardent, de plus passionné, de plus spontané vint surgir sous mes yeux : toutes les surprises de moi-même, toute ma conscience d’artiste, outre les souvenirs.

Quitter un lieu habituel participe de la mort. De là, l’effroi d’un recommencement ailleurs. Au fait, je dois à mon pays ces visages tristes que vous savez, et que j’ai dessinés parce que je les ai vus et parce que mes yeux d’enfant les avaient conservés aux résonnances intimes de mon âme. Oui, un vieux pan de mur, un vieil arbre, un certain horizon, peuvent être la nourriture et l’élément vital d’un artiste ; là, où il a raciné. Le jour où Rembrandt déconseilla à ses élèves les voyages, et surtout celui d’Italie, je crois qu’il fut l’annonciateur de l’art profond.

L’art est pour qui l’aime un tuteur, on ne saurait nier l’appui, qu’on y trouve pour le maintien spirituel. La lecture d’un beau livre, d’une seule page de ce livre, l’accent d’un accord, d’une harmonie suprême, un chant connu, entendu subitement, agissent, nous prennent, nous tiennent subitement dans un état pensant. J’ai cru jadis que l’art était inutile : il est peut-être nécessaire.



1911, Septembre. — La Joconde est consacrée. J’entends par là qu’elle a reçu, dans la durée du temps, au cours de quatre siècles, l’hommage de l’admiration des maîtres. Ce n’était pas pour son sourire ; mais si la peinture, essentiellement, dans ce qu’elle a de plus strict, a pour but de produire sur une surface plane, à l’aide du clair et de l’obscur, le plus grand relief possible d’un