Page:Redon - À soi-même, 1922.djvu/31

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furent vains, inutiles, sans portée ultérieure pour moi. Je puis vous le confier aujourd’hui, après avoir réfléchi sur mes facultés et mes pouvoirs au cours de ma vie entière, j’étais mû, en allant à l’Académie, par le désir sincère de me ranger à la suite des autres peintres, élève comme ils l’avaient été, et attendant des autres l’approbation et la justice. Je comptais sans la formule d’art qui devait me conduire, et j’oubliais aussi mon propre tempérament. Je fus torturé par le professeur. Soit qu’il reconnût la sincérité de ma disposition sérieuse à l’étude, soit qu’il vît un sujet timide de bonne volonté, il cherchait visiblement à m’inculquer sa propre manière de voir et à faire un disciple — ou à me dégoûter de l’art même. Il me surmena, fut sévère ; ses corrections étaient véhémentes à tel point que son approche à mon chevalet éveillait chez mes camarades une émotion. Tout fut vain.

Il me préconisait d’enfermer dans un contour une forme que je voyais, moi, palpitante. Sous prétexte de simplification (et pourquoi ?), il me faisait fermer les yeux à la lumière et négliger la vision des substances. Je n’ai jamais pu m’y contraindre. Je ne sens que les ombres, les reliefs apparents ; tout contour étant sans nul doute une abstraction. L’enseignement qu’on me donna ne convenait pas à ma nature. Le professeur eut de mes dons naturels la plus obscure, la plus entière méconnaissance. Il ne me comprit en rien. Je voyais que ses yeux volontaires étaient clos devant ce que voyaient les miens. Deux mille ans d’évolution ou de transformation dans la manière de comprendre l’optique sont d’ailleurs peu de chose à côté de l’écart créé par nos deux âmes contraires. J'étais là, jeune, sensible et fatalement de mon temps, à écouter je ne sais quelle rhétorique issue on ne sait comment des œuvres d’un certain passé. Ce professeur dessinait avec force une pierre, un fût de colonne, une table, une chaise, un accessoire inanimé, un roc et toute la nature inorganique. L’élève ne voyait que l’expression, que l’expansion du sentiment triomphant des