Page:Redon - À soi-même, 1922.djvu/37

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des fictions dont les significations seront grandes ou petites, selon sa sensibilité et selon son aptitude imaginative à tout agrandir ou rapetisser.

Et encore, tout dérive de la vie universelle : un peintre qui ne dessinerait pas verticalement une muraille, dessinerait mal, parce qu’il détournerait l’esprit de l’idée de stabilité. Celui qui ne ferait pas l’eau horizontale ferait de même (pour ne citer que des phénomènes très simples). Mais il y a dans la nature végétale, par exemple, des tendances secrètes et normales de la vie qu’un paysagiste sensitif ne saurait méconnaître : un tronc d’arbre, avec son caractère de force, lance ses rameaux selon des lois d’expansion et selon sa sève, qu’un artiste véritable doit sentir et représenter.

Il en est de même de la vie animale ou humaine. Nous ne pouvons pas bouger la main sans que tout notre être ne se déplace, par obéissance aux lois de la pesanteur. Un dessinateur sait cela. Je crois avoir obéi à ces intuitives indications de l’instinct dans la création de certains monstres. Ils ne relèvent pas, comme l’a insinué Huysmans, des secours du microscope devant le monde effarant de l’infiniment petit. Non. J’avais, en les faisant, le souci plus important d’organiser leurs structures.

Il y a un mode de dessin que l’imagination a libéré du souci embarrassant des particularités réelles, pour ne servir, avec liberté, qu’à la représentation des choses conçues. J’ai fait quelques fantaisies avec la tige d’une fleur, ou la face humaine, ou bien encore avec des éléments dérivés des ossatures, lesquels, je crois, sont dessinés, construits et bâtis comme il fallait qu’ils le fussent. Ils le sont parce qu’ils ont un organisme. Toutes les fois qu’une figure humaine ne peut donner l’illusion qu’elle va, pour ainsi dire, sortir du cadre pour marcher, agir ou penser, le dessin vraiment moderne n’y est pas. On ne peut m’enlever le mérite de donner l’illusion de la vie à mes créations les plus irréelles. Toute mon originalité consiste donc à faire vivre humainement des êtres invraisemblables selon les lois du vraisemblable, en mettant,