Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/133

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— Approchez, lui ordonna sir Monby, et dites à la cour tout ce que vous savez sur ces hommes.

Schiba s’avança en jetant un regard de haine et de mépris aux accusés, puis il commença son récit en ces termes :

— La classe des pouliahs, classe des parias dont je fais partie, classe déshéritée s’il en fût, est tellement méprisée dans l’Inde, mylords, qu’un naïr ou un nabab qui veut essayer ses armes n’hésite pas à choisir l’un de nous pour but s’il le trouve sur son chemin, au risque de le tuer, ou de l’estropier, ce qui est pis encore, puisqu’on nous emploie ordinairement au labourage et qu’un pouliah qui n’a point ses quatre membres valides est condamné à mourir de faim.

« Un psylle, ayant pris en affection mon père, lui enseigna l’art de charmer, même les serpents verts et les nalle-pambous, qui sont, comme vous le savez, les plus dangereux de tous les reptiles.

« Les psylles et les mallas sont très-instruits.

« Plus d’un d’entre eux pourrait expliquer le cercle de Brahma et le lotus de Vichnou.

« Ils savent la langue des pandits et des brahmes, connaissent la signification des sculptures symboliques, des mystères cosmogoniques, comprennent les emblèmes et déchiffrent couramment tous les hiéroglyphes.

« L’application des plantes les plus rares et les moins connues est pour eux un jeu. Risquant la mort à chaque instant, ils ont la science nécessaire pour la combattre.

« De là notre pouvoir de guérir tous les maux du corps.

— Nous ne doutons pas de la science des mallas et des psylles, Schiba, interrompit le président, mais entrez dans le sujet même. Que savez-vous des Thugs ?

— Je vais vous le dire, mylord, répondit le charmeur.

« Le psylle qui avait pris en affection le pauvre pouliah mon père fit son éducation complète, et mon père me transmit ses secrets alors que j’étais encore tout enfant.

« Nous ne sommes pas médecins à la façon des médecins d’Europe, mais nous connaissons les panacées qui adoucissent les maux mortels et font disparaître les maux passagers.

« Mon père eût pu tirer parti de son savoir, s’il n’avait pas été pouliah ; mais aucun naïr, aucun radjah, aucun nabab n’eût voulu se laisser toucher par lui.

« Il se contenta d’être psylle, c’est-à-dire charmeur de serpents.

« Je l’aidais.

« C’était moi qui, au moyen de baguettes flexibles, excitais les reptiles et leur offrait en pâture des œufs et du pain pour les rendre furieux.