Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/189

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à me faire Thug. Pour commencer, je me passai au jus de réglisse et me fis la drôle de tête que vous me voyez. Ensuite de quoi, je traversai l’esplanade et fus m’établir dans la ville noire pour me perfectionner dans le jargon de ces scélérats et aussi pour m’exercer à rouler les yeux à leur manière. C’est très-difficile. Cependant, au bout de six mois, quand je me risquai à revenir dans la ville haute, nul ne me reconnut. Je le crois bien, je ne me reconnaissais pas moi-même. Content de l’épreuve, je me dis : « Bob, mon garçon, voilà le moment de te lancer. »

— C’est de cette époque que datent vos relations avec Feringhea ?

— Tout juste, Votre Honneur. J’ai fait sa connaissance chez un brigand de ses amis, qui demeurait non loin de Nellore, sur les bords du Pannoor. Ce scélérat, nommé Goulâb, m’avait pris à son service, me croyant aussi Hindou que lui. Je faisais sa cuisine.

— Et qu’est devenu ce Goulâb ? demanda l’un des juges.

— Il est mort d’une indigestion, répondit Bob, mais ma cuisine n’y est pour rien, et cette mort m’a paru terriblement louche, car elle est arrivée après un dîner que mon maître avait fait en compagnie de Feringhea.

— C’est faux ! s’écria le chef de Thugs.

— Ami Feringhea, fit Bob ironiquement, il est inutile de faire des façons avec moi et d’essayer de m’effrayer. Je sais ce que je sais, et je dirai tout à Leurs Seigneuries.

— Ne vous interrompez pas, Bob, fit sir Georges Monby et ne répondez pas aux accusés.

— Excusez, Votre Honneur, c’est ce scélérat qui me donne des démentis. Je cuisinais donc tant bien que mal chez Goulâb, quand un soir mon patron me demanda ce que je pensais de la déesse Kâly.

« — Je pense, lui répondis-je, que c’est une grande déesse, et la preuve c’est que tous les soirs je lui fais une petite prière.

« — Eh bien ! me dit-il, ce n’est pas assez ; il n’est qu’un moyen de se rendre Kâly favorable, c’est de faire beaucoup de cadavres.

« Là-dessus, il se mit à me faire l’éloge des Thugs et il m’apprit que, si je le voulais, je pouvais être admis dans la terrible association comme prosélyte. Il ajouta qu’une superbe occasion m’était offerte de faire mes premières armes ; on devait cette nuit même surprendre et étrangler un détachement de la garnison de Madras, campé à une demi-lieue du Pannoor.

— Et vous ne vous êtes pas hâté de prévenir l’autorité ?

— Hélas ! Votre Honneur, pour prévenir l’autorité, il m’eût fallu venir à Madras, et le secours serait arrivé trop tard. D’ailleurs, qu’eût-on fait ? On eût saisi quelques vulgaires assassins, et voilà tout. Mon projet à moi, projet que je suis à même de réaliser aujourd’hui, était de livrer l’association entière. Or, ce qu’il en reste, je le tiens dans ma main.