Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/194

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Enfin, à trois heures, les portes du palais furent ouvertes et la cour reprit séance.

Le président ordonna aussitôt aux soldats d’amener miss Clara Trevor.

Après quelques minutes, qui semblèrent des siècles à l’impatience de l’auditoire, miss Clara parut. Elle était nu-tête, et ses beaux cheveux blonds tombaient en désordre. Sa pâleur était livide et sa physionomie tellement défaite qu’elle était méconnaissable. Ses vêtements étaient déchirés : il ne lui restait rien de son arrogance du matin.

Ce fut en tremblant qu’elle s’avança jusqu’aux pieds du tribunal.

— Vous avez failli être assassinée, miss, lui dit sir Monby ; vous devez la vie au courage d’un brave soldat anglais. Connaissez-vous l’homme qui a essayé de vous frapper ?

— C’est un des esclaves de Feringhea, répondit la jeune femme d’une voix éteinte. Il espérait que ma mort sauverait les secrets de son maître.

— Êtes-vous décidée enfin à parler ?

— Je dirai tout, oui, je veux tout dire ! Oh ! mais pas ici, mylord, je vous en prie ; si je parle ici, c’en est fait de moi, on me tuera !

— Si grands, si horribles que soient vos crimes, nul n’oserait ici arracher un cheveu de votre tête. Répondez donc sincèrement. Votre jardin a été fouillé, on y a retrouvé le corps de onze personnes dont la mort remonte à des époques plus ou moins éloignées.

À cette épouvantable révélation, des cris d’horreur s’élevèrent de tous côtés. Le tumulte était indomptable.

— Misérable femme, s’écria une voix dans l’auditoire, c’est donc toi qui as tué mon pauvre Edgard !

— Huissiers, ordonna l’honorable président, je vous ordonne de faire sortir les personnes assez hardies pour troubler la majesté de la justice.

— Mylord, je vous en conjure, grâce ! reprit Clara affolée, je ne puis parler ici. Ayez pitié d’une misérable. Je n’ai tué personne, moi.

— Il se peut, en effet que vous n’ayez jamais frappé personne vous-même, mais vous saviez, malheureuse, le sort qui attendait les infortunés qui s’éprenaient de votre beauté fatale.

— Oui, je le savais, mais, hélas ! que pouvais-je faire ? Je ne m’appartenais plus, j’agissais le couteau sous la gorge. Est-ce que Feringhea n’était pas toujours là, près de moi, comme un génie infernal, me demandant sans cesse des victimes, au nom de la déesse Kâly ?

— La pensée ne vous est donc jamais venue de vous adresser à la justice ?

— La justice ! mylord, elle me glaçait d’épouvante. N’étais-je pas liée à ces hommes par le sang versé ? N’avais-je pas commis un crime affreux en livrant Patrice ? D’ailleurs, mes moindres démarches étaient épiées.