Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/29

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— Celui-là est l’élu, celui-là est vraiment le descendant des Jemadars. Qu’il soit respecté à l’égal des plus grands, jusqu’à ce que le jour de son initiation soit fixé par les augures.

« Dès ce moment, en effet, je fus entouré de soins. Pendant les repas, le prenais place à la droite du chef ; durant la nuit, je m’étendais sur les nattes les plus fines.

« Nous descendions vers le sud, et il y avait plusieurs semaines que durait notre voyage, quand un soir, au lever de la lune, Budrinath, dont l’affection pour moi grandissait de jour en jour, m’entraîna, avec un vénérable vieillard, dans un endroit isolé, et me dit :

« — Mon fils, il est temps ; le moment de votre initiation est arrivé, vous êtes digne de nous !

« Et il m’offrit un morceau de sucre que j’avalai.

« Je sentis un feu brûlant parcourir mes veines. Dès lors, rien ne m’étonna de ce qui me fut révélé par le vieillard, mon précepteur, car mon âme s’élançait pleine d’ardeur dans la voie nouvelle qui lui était ouverte.

« Il me dit :

« — Au commencement du monde, l’Être suprême créa deux puissances opposées : la puissance créatrice et la puissance destructive, destinées à être en guerre éternelle.

« La puissance créatrice, cependant, peupla la terre si rapidement, que la puissance destructive ne pouvait plus marcher d’égal à égal.

« Alors il lui fut permis, par Brahma, d’avoir recours à tous les moyens pour arriver à ce but.

« Davy, Bhowanie ou Kâli, car la déesse destructive s’est révélée sous ces trois noms, est cette puissance terrible.

« Elle rassembla un grand nombre de ses adorateurs, qu’elle appela Thugs. Elle les initia dans la pratique du thugisme, et les doua d’une intelligence supérieure, afin qu’il leur fut aisé de détruire l’espèce humaine. Puis elle les dispersa sur la terre, en leur accordant comme récompense de leurs sacrifices le butin qu’ils pourraient trouver sur ceux qu’ils auraient mis à mort.

« Les Thugs n’avaient pas à s’occuper des cadavres ; ils étaient enlevés de la terre par la déesse elle-même.

« Des siècles s’écoulèrent ainsi, et Kâli protégea ses sectateurs contre les lois humaines ; mais bientôt la corruption se glissa parmi eux à mesure que s’accroissait la dépravation du monde. Enfin une troupe plus curieuse que les autres, après avoir mis à mort un voyageur, résolut, au lieu de suivre l’ancienne coutume, qui consistait à abandonner le corps, de guetter pour savoir ce qu’il deviendrait.

« Ils se cachèrent, se croyant à l’abri de tous les regards. Mais quel