Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/307

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— J’ai vu Nadir dans son cachot peu de jours avant qu’il cessât de vivre. Je voulais lui rendre la liberté, il l’a refusée, aussi bien que cet amour que vous me reprochez d’avoir eu pour lui. Il pensait que vous étiez arrêtée, condamnée peut-être, ainsi que votre père, et il voulait mourir. Ni mes pleurs, ni mes prières n’ont rien pu changer à sa résolution ; il n’exigea de mon affection qu’une promesse.

— Laquelle ? dit Sita, de plus en plus surprise.

— Toute sa douleur, en quittant cette vie, était de ne pas mourir entouré des siens et de songer que son corps serait rendu à la terre, comme ceux des animaux immondes, sans avoir été purifié selon les usages de sa religion.

« Je lui jurai de faire ce qu’il m’ordonnerait pour que son âme fût heureuse, c’est-à-dire d’enlever son cadavre de ce cimetière et de le remettre aux mains du brahmine de la pagode de Rama, auquel je dois en même temps présenter son anneau comme preuve de ma mission. À qui vouliez-vous qu’il demandât ce service, puisque j’étais la dernière personne amie qu’il devait voir, puisqu’il vous croyait morte ?

« C’est pour cela, enfant, que je suis ici ; c’est pour l’accomplissement de mon œuvre sacrée que ces hommes m’accompagnent. Dites, dois-je partir ? Voulez-vous que je manque à mon serment ?

Pendant que miss Ada parlait, une transformation rapide s’était faite dans les traits de Sita. Elle s’était rapprochée à pas lents, les yeux humides, la bouche entr’ouverte dans un sourire, les bras étendus vers celle pour laquelle elle n’avait eu d’abord que des paroles de haine, et aspirant, pour ainsi dite, chacune de ses phrases, chacun de ses mots.

— Oh, pardon ! dit-elle en se laissant tomber à genoux devant la jeune fille, pardon ! mais je ne savais pas ; la jalousie me torturait. Restez, miss, puisqu’il l’a ordonné. Moi aussi, j’avais formé le projet d’enlever le corps de Nadir de cette fosse impure et de l’emporter loin de ce pays maudit, afin de pouvoir toujours prier sur sa tombe.

— Alors, à nous deux, pauvre enfant, dit l’Anglaise en relevant l’Hindoue et en l’attirant vers elle ; à nous deux maintenant pour arracher à la terre ce corps sur lequel, moi, je prierai pour la dernière fois. Il sera ensuite à vous seule.

Elle fit signe à ses hommes de se remettre à l’œuvre, pendant que Sita donnait les mêmes ordres aux siens.