Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/542

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— Grâce ! lui dit-elle en se jetant à ses genoux ; grâce ! cette mort est horrible. Je vous en conjure, sauvez-les !

— Non, jamais, répondit l’Hindou d’une voix sourde.

— Je vous en prie, comte, murmura lady Maury, qui avait suivi sa fille, pardonnez ! Moi, je leur pardonne.

— Oui, sauvez-les, répéta miss Ada à travers ses sanglots. Cet homme est mon père, ces malheureux sont mes frères ! Oh ! pitié, Nadir ! au nom de notre amour, pitié !

— Vous le voulez ? dit l’Hindou en hésitant.

— Mais moi, je ne le veux pas, s’écria tout à coup Saphir qui s’était hissée sur le bastingage du yacht ; ces misérables ne sont ni de ma race, ni de mon sang. Vous les avez condamnés, ils mourront ; ils mourront maudits !

En disant ces mots d’une voix vibrante qui dominait les rugissements de la mer, la jeune fille avait laissé retomber sur le câble du grappin, déjà fatigué par le roulis, la lourde hache d’abordable dont elle s’était armée, et l’Éclair, dégagé de ses entraves et obéissant à la lame, avait mis aussitôt entre le clipper et lui une distance infranchissable.

Lady Maury et miss Ada poussèrent un cri d’horreur et se voilèrent le visage.

Livré à lui-même, le Duc d’York était venu en travers de la lame et les vagues le balayaient déjà de l’avant à l’arrière.

Tout à coup on entendit une détonation effrayante : c’était le pont du clipper qui éclatait par la pression des eaux ; puis une aspiration gigantesque : c’était le gouffre qui s’entr’ouvrait pour engloutir sa proie.

— Votre Dieu de miséricorde ne voulait pas qu’ils fussent sauvés, Ada, dit Villaréal à la jeune femme qui s’était agenouillée auprès de sa mère et qui priait, pendant qu’Harris relevait sa fille à demi-morte ; il m’est cependant témoin que je leur aurais pardonné par amour de vous !

Puis se tournant vers le capitaine Léoni, qui attendait ses ordres, il commanda :

— Mettez le cap à l’Ouest pour sortir de la Manche ; nous n’avons plus rien à faire dans ces parages maudits.

Deux heures plus tard, Nadir réunissait dans la grande chambre, à l’arrière de son yacht, les principaux acteurs de la scène terrible que nous venons de raconter, c’est-à-dire lady Maury, ses deux filles et le docteur Harris.

L’Hindou était sombre et grave.

— Mes amis, dit-il après un instant de silence, maintenant que justice est faire, l’heure est venue de nous séparer ; je ne veux pas vous entraîner dans la vie aventureuse qui m’est réservée.