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Page:Renard - Sourires pincés, 1890.djvu/108

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C’était vrai. Le vieux avait mal fait ses calculs. Il s’était dit :

« Les cinq mille francs que j’ai économisés comme tâcheron, au lieu de les placer, ce qui serait bête, puisque je n’ai pas d’enfants, je veux les partager en dix parts. Mettons que j’aie encore dix ans à vivre ; c’est tout le bout du monde. Avec cinq cents francs par an nous serons princes. Et puis ma vieille bique mourra avant moi, pour sûr, et si elle meurt après, tant pis pour elle ! »

Il fut bien surpris, quand il tira du fond d’une vieille feuillette où il cachait son argent sa dernière pièce. Et ni l’un ni l’autre n’était mort, pas même la vieille. Mais c’est à elle qu’il s’en prenait, honteux de son imprévoyance.

— « Oh ! tu n’en as plus pour longtemps, dit-il. Ça serait trop drôle si tu ne crevais pas la première. Seulement il faut tout de même nous arranger jusqu’à la fin. » —

— « Faisons comme tu voudras, mon vieux » — dit la vieille humble et sournoise.

— « Naturellement qu’on fera ce que je voudrai, chamelle, reprit le vieux. Voilà : avec de quoi acheter le pain de la soupe à l’eau, il nous reste encore la vigne et le petit champ de pommes de terre. Je ne veux pas les vendre ; ça vient du père,