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LE POÈME DE LA SIBÉRIE

L’effroi plana sur mon berceau ; que du moins ma douleur soit paisible à l’heure de la mort.

Allez, et dites à Dieu que si l’offrande d’une âme lui est agréable, je lui donne la mienne, et que je consens à ce qu’elle meure.

J’ai une telle tristesse au cœur que les clartés angéliques de la vie future me semblent importunes et que l’éternité m’est indifférente : je suis las et je veux dormir.

Et, bien que Dieu sache que mon âme est chaste et que je n’ai été souillé par aucun péché honteux, dites-lui que s’il veut le sacrifice de mon âme, je la lui donne…

Et les anges l’interrompirent en disant : — Tu te perds… le désir de l’homme est un jugement contre lui.

Et sais-tu si de ta tranquillité ne dépend pas quelque vie, peut-être la vie et le destin de millions d’hommes ?

Peut-être es-tu choisi comme une victime pacifique, et tu veux te changer en un foudre terrible et te précipiter dans les ténèbres pour épouvanter la foule ?

Et Anhelli s’humilia en disant : — Anges, pardonnez-moi : je me suis égaré, emporté que j’étais sur les ailes de ma pensée.

Je continuerai donc de souffrir comme auparavant ; ma langue maternelle, la parole humaine se tairont en moi comme une harpe aux cordes brisées. Avec qui pourrais-je m’entretenir ?

L’obscurité sera ma société et ma patrie.

Et mes yeux seront comme des servantes qui ne cessent de travailler que faute d’huile dans la lampe nocturne.

Et ma vue sera semblable aux colombes volant dans la nuit, qui heurtent les arbres et les rochers de leurs poitrines effrayées.

Des cercles de feu se formeront dans mon cerveau et planeront devant mes yeux comme de fidèles serviteurs qui précèdent leurs maîtres avec un flambeau.

Et j’étendrai mes mains dans l’obscurité pour saisir ces globes de feu, comme ferait un homme égaré.

Mais les horreurs de la terre ne sont rien : ce que je souffre pour ma patrie est plus horrible. Que faire ?…

Ah ! donnez-moi la force d’un million d’hommes et ensuite le martyre d’un million de ceux qui sont dans l’enfer.

Pourquoi me suis-je levé ? pourquoi ai-je souffert pour une cause insensée ? pourquoi n’ai-je pas vécu en paix ?

Je me suis jeté dans le torrent du malheur, et ses flots m’ont emporté au loin, et je ne le remonterai plus… Non, jamais !

Et les anges l’interrompirent de nouveau en disant : — Tu t’es déjà emporté jusqu’à blasphémer contre ton âme, et mainte-