Page:Revue bleue, tome XLVIII, 1891.djvu/240

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206 M. PAUL STAPFER.— HISTOIRE DES RÉPUTATIONS LITTÉRAIRES. Lp fait est qu’il y a ici en présence deux besoins con- traires de l’esprit humain, trop légitimes tous les deux pour que l’on puisse en bonne justice désapprouver absolument l’un ou l’autre : le besoin de science bis- torique et celui de foi légendaire. Chercher le nom de l’auteur du lioland, sa province, sou village, s’il était guerrier lui-même ou simple ménestrel, et tout ce que son impersonnelle épopée trahit de sa personne, c’est une enquête assez naturelle, après tout, et qui rentre dans les attributions normales de la critique littéraire. Elle pourrait employer son temps d’une façon beau- coup plus frivole. L’histoire et l’érudition, en rempla- çant par des recherches positives les banalités creuses de l’ancienne rhétorique, ont été pour elle, en somme, un grand gain. On ne peut pas sérieusement blâmer la curiosité d’un Sainte-Beuve voulant porter une pé- nétrante lumière dans tous les coins et recoins des augustes ténèbres qu’une sorte de convention super- stitieuse amoncelle autour des grands hommes. C’est l’incontestable droit du critique. Si l’homme le plus libre en face de la nature est celui que ses forces mysté- rieuses étonnent le moins parce qu’il les comprend, il va de même dans les œuvres du génie une puissance détonnement et de fascination dont l’esprit se délivre par l’intelligence de tous les éléments dont elles se composent. Mais la plupart des hommes, ayant «horreur de la clarté », redoutent secrètement cette délivrance. Ils se complaisent, devant le génie comme devant la nature, dans une demi-terreur qui n’est pas sans charmes. Ils aiment leur poétique sommeil et ne savent aucun gré au savant qui détruit leurs rêves, au crili((ue qui leur ôte leurs illusions. Les protestations soulevées de temps en temps, au nom (hi respect qu’on doit au génie, contre les révéla- tions i)arfois scandaleuses de la critique biographique, n’i'mpéchcront ci’rtes point, soit qu’on s’en féliciti’ ou qu’on s’en afflige, la prosaïque vérité de se faire jour, et ne diminueront pas plus le nombre des lecteurs ([ue celui des couleurs d’anecdoles indiscrètes ; mais, en docti’ine, ces |)rotestations sont approuvées par l’in- sliiicl de foi paresseuse qui nous engage ;’i conserver intacts les objets li’aditionnels de nos admirations. " L’artiste, écrit Flauhert, doit s’arranger de façon à faire ci’oire h la posiérité qu’il n’a pas vécu; moins je m’en fais une idée et |)lus il me sembli’ grand. » Il est certain qu’un poète comme Shakesi)eare est redevable d’une bonne |)arliede sa majesté surhumaine il une imi)ersonnalili tellement prodigieuse qu’on a pu mettre en doule son evistence, ainsi que celle d’Ho- mère; silesbiograi)bes méritent de la science par leurs elTorls désespérés pour connaiire sa vie, ils ne fcuit nul l)ien à sa gloire. Ce qui rend les Moliiristis ridiculi’s, c’est la contradiction dont ils no s’aperçoivent i)as entre 1,1 riiriosilé mesquine de leur ériidilion et le vé- rilahle intérêt du dieu (juils croient .servir; l’inven- taire de son mobilier leur fait perdre de vue son génie, et, s’ils savent minutieusement le compte de ses mar- mites et de sa vaisselle, il n’est point prouvé qu’ils aient lu ses chefs-d’œuvre. Les Grecs eux-mêmes ont perdu une partie de leur prestige, depuis que nous ne les voyous plus à travers Plutarqueet plus grands que na- ture, comme les voyait Rousseau, et qu’une érudition plus précise nous a fait descendre dans les détails in- times et familiers de leur existence journalière [1). On peut observer, à l’heure où nous sommes, dans l’his- toire de la réputation de Voltaire, un curieux conflit de la légende et de la vérité, de la tradition glorieuse et de la critique clairvoyante. Victor Hugo avait dit : <i Voltaire, si grand au xviii’ siècle, est plus grand en- core au XIX’... De sa gloire, il a perdu le faux et gardé le vrai... Diminué comme poète, il a monté comme apôtre. » Notre fin de siècle parle non seulement du poète, mais même de l’apôtre, avec plus de froideur. Le malheur de Voltaire — et ce sera aussi celui de Victor Hugo — est qu’il lui est impossible de « s’arranger de façon à faire croire à la postérité qu’il n’a pas vécu » Cependant ayons confiance dans l’imagination des" hommes et le travail des siècles : transfigurée par leur pouvoir créateur, la chenille devient papillon ; la trame de l’humanité, comme s’exprime M. Renan, finit quel- quefois par recouvrir entièrement la réalité primitive: « Combien souvent les grands hommes sont faits à la lettre par l’humanité, qui, éliminant de leur vie toute tache et toute vulgarité, les idéalise et les consacre comme des statues échelonnées dans sa marche pour se rappeler ce qu’elle est et s’enthousiasmer de sa propre image! Heureux ceux que la légende soustrait ainsi à la critique ! Hélas! il est bien à croire que, si nous les louchions, nous trouverions aussi à leurs pieds qiudque peu de limon terrestre (2)... » — << Ne me touchez point ! car je ne suis pas encore monté vers mon Père, » disait à ses disciples le Christ ressuscité, ù la veille de l’as- cension glorieuse (jui allait affranchir des derniers liens de la matière son corps spirituel.

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Il n’y a ni terme ni mesure à cette puissance jilas- lique de res])rit humain, qui lui permet de trans- former les choses; mais, du même coup, il n’y en a pas non plus à son impuissance subjective, qui l’em- liêclie de les voir coininc elles sont. Ouaud une fois on s’est mis h réfléchir ou à rêver sur ce sujet, bienlôl on se sent pris de vertige; il semble qu’iui tourne dans un cercle don! il (leieul impossible de sortir, et l’univers lui-même finit i^ir apparaître comme la vision d’un halluciné. LafontaiuedeVaucluse...jencsuispassi1rseulemeul iiu’elle existe, mais Vaudiise est ■■ dans l’endroit le plus |H Uoin!ii,|iM’ il.’ M. I,,’y-l)iul.l , IWviie lUs Diiix Miindes Uu I" ».’ploinhrf IS’.IO. (’2) L’Avenir de la science, p. 19".