Page:Revue de Paris, 7è année, Tome 3, Mai-Juin 1900.djvu/10

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LA REVUE DE PARIS

représentation poétique inattendue exprimait à merveille le sentiment dont étaient imprégnées les apparences environnantes. De même que le lait bleuâtre de l’opale est plein de feux cachés, de même l’eau immobile du grand bassin recélait une splendeur secrète, que réveillaient les heurts de la rame. Derrière la rigide forêt des vaisseaux fixés sur leurs ancres, Saint-Georges-Majeur apparaissait sous la forme d’une vaste galère rose, la proue tournée vers la Fortune qui l’attirait du haut de sa sphère d’or. Dans l’intervalle s’ouvrait le canal de la Giudecca, pareil à une paisible embouchure où les navires chargés, descendus par les voies des fleuves, semblaient apporter, avec leur cargaison d’arbres coupés et fendus, l’esprit des forêts inclinées sur les courants lointains. Et, du Môle où, sur le double prodige des portiques ouverts au souffle populaire, s’élevait la blanche et rouge muraille close pour enserrer la somme des volontés dominatrices, le quai des Esclavons allongeait doucement son arc vers les Jardins et vers les Iles, comme pour conduire au repos des formes naturelles la pensée exaltée par les sublimes symboles de l’Art. Et, pour favoriser l’évocation de l’Automne, passait une file de barques débordantes de fruits, semblables à de grandes corbeilles qui nageraient, répandant le parfum des vergers insulaires sur ces ondes où se mirait le perpétuel feuillage des ogives et des chapiteaux.

— Connaissez-vous, Perdita, — reprit Stelio en regardant avec un plaisir ingénu les figues violettes et les blonds raisins, accumulés non sans harmonie depuis la poupe jusqu’à la proue, — connaissez-vous une particularité gracieuse de la chronique des Doges ? La Dogaresse, pour les frais de ses vêtements solennels, jouissait de certains privilèges sur l’impôt des fruits. Ce détail ne vous réjouit-il pas ? Les fruits des Iles l’habillaient d’or et la couronnaient de perles. Pomone payant tribut à Arachné : voilà une allégorie que le Véronèse pouvait peindre à la voûte du Vestiaire. Pour moi, quand je me figure la noble dame dressée sur ses hautes socques gemmées, je suis heureux de penser qu’elle porte quelque chose d’agreste et de frais dans les plis de son lourd brocart : le tribut des fruits ! Quelles saveurs acquiert ainsi son opulence ! Eh bien, mon amie, figurez-vous que ces raisins et ces figues du nouvel