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LA REVUE DE PARIS

d’avoir acquis déjà ces vertus auxquelles j’aspire sans cesse… Il me semble parfois que vous avez le pouvoir de conférer une qualité divine aux choses qui naissent de mon âme, et de faire qu’à mes propres yeux elles apparaissent distantes et adorables. Parfois, vous renouvelez dans mon esprit l’émerveillement de ce statuaire qui, ayant transporté le soir dans le temple les simulacres des dieux encore chauds de son travail et pour ainsi dire encore adhérents à son pouce plastique, le matin d’après les revit dressés sur leurs piédestaux, enveloppés dans un nuage d’aromates et respirant la divinité par tous les pores de la sourde matière en laquelle il les avait modelés de ses mains périssables. Vous n’entrez jamais dans mon âme, chère amie, que pour y accomplir de telles exaltations. Aussi, chaque fois que ma bonne chance m’accorde la faveur d’être auprès de vous, il me semble alors que vous êtes nécessaire à ma vie ; et toutefois, pendant nos trop longues séparations, je puis vivre sans vous et vous pouvez vivre sans moi, quoique nous sachions tous deux quelles splendeurs pourraient naître de la parfaite alliance de nos deux vies. De sorte que, sachant tout le prix de ce que vous me donnez et plus encore de ce que vous pourriez me donner, je vous considère comme perdue pour moi, et, par ce nom dont il me plaît de vous appeler, je veux exprimer à la fois cette conviction et ce regret.

Il s’interrompit, parce qu’il avait senti vibrer la main qu’il tenait encore dans la sienne.

Et, après une pause :

— Quand je vous nomme Perdita, — reprit-il d’une voix plus basse, — je m’imagine que vous voyez mon désir s’avancer avec un fer mortel planté dans son flanc qui palpite…

Elle souffrait une peine bien connue, à entendre ces belles paroles couler des lèvres de son ami avec une spontanéité qui les démontrait sincères. Une fois de plus, elle éprouvait cette inquiétude et cette crainte qu’elle-même ne savait pas définir. C’était comme si elle perdait le sentiment de sa vie propre et qu’elle se trouvât transportée dans une sorte de vie fictive, intense et hallucinante, où sa respiration devenait difficile. Attirée dans cette atmosphère aussi ardente