Page:Revue de Paris, 7è année, Tome 3, Mai-Juin 1900.djvu/29

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LE FEU

— Que toute la lumière soit sur votre front, Stelio ! — dit-elle en guise de bon présage.

Et, passionnément, elle lui tendit ses mains arides.

Lorsqu’il entra dans la cour par la porte du midi, Stelio, en voyant l’escalier des Géants assailli par la noire et blanche multitude qui fourmillait sous la rougeâtre lueur des torches fixées dans les candélabres de fer, eut un mouvement soudain de répugnance et s’arrêta sous le porche : il avait senti le contraste entre cette cohue mesquine et les aspects de ces architectures qui, magnifiées par l’insolite illumination nocturne, exprimaient avec des harmonies variées la force et la beauté de la vie d’autrefois.

— Quelle misère ! — s’écria-t-il en se retournant vers les amis qui l’accompagnaient. — Dans la salle du Grand Conseil, sur l’estrade du Doge, trouver des métaphores pour émouvoir mille plastrons empesés ! Retournons en arrière ; allons respirer l’odeur de l’autre foule, de la foule véritable. La Reine n’est pas sortie encore du Palais Royal. Nous avons le temps.

— Jusqu’au moment où je te verrai sur l’estrade, — dit en riant Francesco de Lizo, — je ne serai pas sûr que tu parleras.

— Stelio, je crois, préférerait le balcon a l’estrade, — dit Piero Martello, qui voulait flatter chez le maître ce goût de sédition et cet esprit factieux qu’il affectait lui-même pour l’imiter. — Haranguer entre les deux colonnes rouges le peuple mutiné qui menacerait de mettre le feu aux Procuraties et à la Libreria Vecchia !

— Oui, certainement, dit Stelio, si la harangue avait le pouvoir d’empêcher ou de précipiter un acte irréparable. Je conçois que l’on use de la parole écrite pour créer une pure forme de beauté que le livre encore non coupé contient et renferme comme un tabernacle auquel on n’accède que par élection, avec la même volonté préméditée qui est nécessaire pour briser un sceau. Mais il me semble que le discours parlé, quand il s’adresse directement à une multitude, doit avoir pour fin l’action seule. C’est uniquement à cette condition