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Rev. Meta. – T. XXI (n° 6-1913). 48

SÔREN KIERKEGAARD

MAI 1813 – 5 MAI 1913 

(Discours prononcé le 5 mai 1913 à l’Université de Copenhague.) Quand, il y a quelques années, un sculpteur danois s’adressa à moi pour obtenir mon concours à l’érection d’une statue de Sô’ren Kierkegaard devant le porche de l’église Notre-Dame de Copenhague1, je me récusai, ne trouvant pas que le lieu fût bien choisi. Parmi les motifs de mon refus, j’alléguai surtout l’attitude de défi qui avait été celle de Kierkegaard vis-à-vis de l’Église officielle. J’aurais préféré la place qui s’étend entre l’église en question et l’université, car Kierkegaard appartenait au monde de la pensée aussi bien qu’à celui de la foi, et sa vie fut une lutte déchirante entre ces deux mondes. Mais un troisième monde, celui de la poésie, aurait pu demander à juste titre à être représenté, ayant disputé aux deux autres l’empire sur l’esprit si riche et si multiple de Kierkegaard. Et alors le milieu qu’il fallait choisir, ce n’était pas la grande ville dont il avait si souvent arpenté les rues, tandis que les gamins (quels gamins lettrés !) lui criaient après le Enten-EUer (Ou l’un, ou l’autre)-, qui était le titre de son livre le plus connu, ou que les caricaturistes du temps croquaient au passage les lignes de sa baroque figure. Du moment qu’on s’était décidé à ériger un monument en l’honneur de ce solitaire qui méprisait tant les honneurs, de cet homme le plus isolé parmi les grandes figures de la littérature danoise, c’est dans la solitude des forêts, dont il a si merveilleusement rendu la poésie, qu’il fallait l’élever. Un endroit tout indiqué, c’était peut-être bien ce rond-point où, aux heures de dépression, Kierkegaard se sentait abandonné par le genre humain, 1. Vor Frue Kir/ce, actuellement temple protestant métropolitain. . Enten-EUer, Copenhague, 1843.