Page:Revue de métaphysique et de morale, supplément 3, 1914.djvu/19

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M. Russell répondit à son tour à M. Carr. M. Russell avait dit que, dans sa théorie de l’espace, M. Bergson généralise à tort son expérience personnelle qui est celle d’un visuel. — M. Carr objecte que les psychologues classent les individus suivant les caractères de leur « imagerie » mentale, visuelle, auditrice, motrice, — mais qu’il y a toujours en somme des images, et qu’aucune classe d’images n’est supérieure à une autre du point de vue intellectuel. De plus nous pouvons, d’après plusieurs passages des Données immédiates, penser les nombres en tant que mots sans avoir recours à l’espace ; c’est seulement pour avoir une idée claire du nombre que l’espace est nécessaire. D’ailleurs l’image peut être auditive, motrice ou visuelle ; ces trois classes sont l’une aussi bien que l’autre spatiales suivant M. Bergson. — M. Russell maintient que la spéculation de M. Bergson est dominée par le caractère visuel de sa pensée, et que de là vient l’importance accordée par lui à l’espace, et la façon dont il range les sons, les coups d’une horloge par exemple, dans une sorte d’espace sonore. M. Russell maintient aussi que, même quand nous avons à faire a des nombres concrets, comme celui de ces coups, nous n’avons nul besoin de l’espace ; à plus forte raison quand nous concevons un nombre abstrait.

M. Russell avait dit : « Un cinématographe, dans lequel il y a un nombre infini de films, et dans lequel il n’y a jamais un film suivant parce qu’il y en a une infinité entre deux pris au hasard, représentera fort bien pour les mathématiciens un mouvement continu ; et l’argument de Zénon perd donc toute sa force ». — M. Carr admet que cette définition de la continuité enlève à l’argument de Zénon sa raison d’être ; mais elle ne supprime nullement le paradoxe de l’idée de mouvement. — M. Russell réplique que cette apparence paradoxale vient d’inductions inconscientes qui ne sont pas justifiées.

M. Carr montre que dans l’intuition il n’y a pas confusion du sujet et de l’objet, que l’intuition est par définition union du sujet et de l’objet. — M. Russell répond : de ce que cette union soit essentielle à la doctrine on ne peut conclure qu’elle ne soit pas une confusion ; pour accepter la doctrine bergsonienne, il faut n’avoir pas vu clairement la distinction entre l’objet et le sujet. Et il maintient une objection à laquelle M. Carr n’a pas répondu : dans sa théorie de la mémoire, M. Bergson identifie sans démonstration l’acte de souvenirs, et le contenu des souvenirs.

M. Russell avait commencé sa réponse en disant : Je n’ai pas essayé de prouver que la philosophie de Bergson n’est pas vraie, mais qu’il n’y a pas de raison pour la croire vraie. « Je crois que sur l’univers dans sa totalité, on ne peut pas savoir, à beaucoup près, autant de choses que les philosophes sont inclinés à le supposer. » Il conclut en reconnaissant qu’il y a toujours une pétition de principe dans les réfutations des idées bergsoniennes ; elles supposent que l’intelligence ne nous trompe pas. Mais jusqu’au jour où M. Bergson, laissant de côté les arguments intellectuels, qui sont pour lui des concessions à la façon ordinaire de philosopher, fera appel à la seule intuition, jusqu’au jour où la philosophie bergsonienne aura triomphé, « l’intelligence maintiendra ses protestations ».

On voit que M. Russell n’a pas tenu compte de l’effort fait par M. Bergson pour se servir à la fois de certaines intuitions et de certaines données intellectuelles ; les arguments intellectuels ne sont pas pour lui des concessions. Mais il faut accorder que M. Carr n’a pas très bien vu toujours en quoi consistaient les critiques de M. Russell. Les réponses que Miss Costelloe fait aux critiques de M. Russell sont beaucoup plus précises et très pénétrantes. Elle s’occupe d’abord des critiques qui concernent la théorie de l’espace : le terme « spatial » désigne, dit-elle, dans le langage de M. Bergson, toute série d’unités distinctes en relations les unes avec les autres. Il suit de là : 1° que les idées de plus grand et de moindre impliquent l’espace ; 2° que toute pluralité d’unités séparées implique l’espace ; 3° que toutes les idées abstraites et toute la logique sont spatiales. Ceci porte aussi contre la remarque de M. Russell que M. Bergson a généralisé une expérience toute personnelle.

Puis elle examine la théorie du changement. Le reproche fondamental que M. Bergson adresse à la conception mathématique du changement, ce n’est pas qu’elle manque de cohérence (quand il lui fait en passant ce reproche, M. Russell a raison d’ailleurs contre lui), c’est qu’elle laisse de côté la chose essentielle, le processus du changement. Le fait est que M. Bergson part de l’intuition d’un changement dont l’essence est la continuité indivisible, — un « continu » fait d’unités distinctes étant pour lui du discontinu. Tant que M. Russell prendra pour accordé qu’une série de points est tout ce que nous entendons par le mot : changement, il y aura de sa part pétition de principe et ignoratio elenchi. — On ne