Page:Revue de métaphysique et de morale, supplément 4, 1909.djvu/4

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sait que les néo-scolastiques, le P. Tilmann Pesch, M. Willmann, voient dans la philosophie critique la mère de toutes les erreurs et de toutes les infamies du siècle, et que l’abbé Fontaine ne cesse de dénoncer les « infiltrations kantiennes » dans le clergé français. M. Fonsegrive se meut en somme dans le même courant : « Kant et ceux qui l’ont suivi ont été dupes d’un paralogisme inconscient. La seule preuve apportée par Kant de la vérité de son système n’est pas une véritable preuve, mais simplement un paralogisme (p. 15). Ce n’est que par un heureux illogisme que le Kantisme se sauve de la superstition et de l’immoralité (p.27). D’ailleurs, pour M. Fonsegrive, non seulement le Kantisme est faux, mais il est mort : « des esprits profonds ou ingénieux, comme M. Jules Lachelier ou M. Evellin, peuvent se livrer sur l’espace ou sur le temps à des efforts considérables et intéressants de dialectique, on peut dire qu’à peu près personne ne les suit plus » (p. 110) — « Lisez tous les livres de morale publiés depuis vingt ans,… et dites ce qui reste de la morale de Kant » (p. 115) : Et c’est ainsi que M. Fonsegrive s’y prend pour montrer qu’il ne connaît rien du puissant mouvement kantien allemand, des ouvrages de Cohen, de Woltmann, etc. Enfin il ne devrait plus être permis de penser que les doctrines socialistes soient opposées à la thèse de la personne fin en soi, de la valeur absolue de la personne (116), quand elles s’appuient au contraire sur elle et aussi la corroborent : si M. Fonsegrive croit encore à cette vieille antithèse de l’individualisme et du socialisme, s’il croit que le socialisme ne doit rien à Kant ou s’y oppose, c’est qu’il ignore aussi bien Kant et le néokantisme que le socialisme !

Il l’ignore, on plutôt il ne le comprend pas, il le méconnaît, et il le défigure : c’est que, comme tous les néoscolastiques, il est incapable de penser autrement que sous la catégorie de la substance. M. Fonsegrive nous révèle que M. l’abbé Piat ne comprend pas la théorie kantienne du schématisme (p. 34) et, entremangeries scolastiques mises à part, il n’est pas sans intérêt d’apprendre qu’un grand penseur comme le P. Peillaube oppose à Kant des raisons qui n’en sont pas (p. 35). Il resterait 0 savoir si M. Fonsegrive a pénétré beaucoup plus avant dans le kantisme que le P. Piat et que le P. Peillaube. D’autant qu’il manque en général de sympathie intelligente pour la philosophie moderne : « un positiviste peut se livrer aux plus grossières superstitions » (p. 26), nous dit-il : ailleurs, traitant de la méthode de Bacon, il malmène celui-ci et M. Brochard, qui, paraît-il, savait lire les textes, mais non pas les contextes (94) ; il rappelle la condamnation prononcée par un Papillon contre Bacon. M. Brochard est pour Bacon, mais M. Fonsegrive est pour Papillon. Nous nous en voudrions pourtant de terminer ces remarques sans avoir signalé dans le dernier et le plus important des essais qui composent ce livre (Certitude et Vérité), des pages intéressantes et qui font honneur à leur auteur : celles par exemple (pp. 139-157) où il montre par l’analyse historique comment on a été logiquement amené à poser la question de la connaissance en fonction, non plus de l’objet, mais du sujet, « car, dit-il, l’histoire de la philosophie n’est guère que de la logique en action » ; celles où il s’attache à réduire le pragmatisme à sa juste valeur (p. 265) ; celles où il montre que les objections sceptiques fondées sur les contradictions humaines ne valent qu’en fonction d’une conception périmée de la réalité comme immuable (p. 170) ; enfin lorsqu’il définit sa propre position philosophique : « un relativisme de la connaissance et non pas un relativisme des êtres, un relativisme logique, non un relativisme ontologique ». Des pages sont consacrés à Kant (p. 204), plus justes de fond et de ton que dans le reste de l’ouvrage : ce dernier essai, étant de 1908, marque peut-être dans la pensée de l’auteur une évolution, dont il faudrait, si elle est réelle, grandement louer le distingué philosophe qu’est M. Fonsegrive.

Essai critique sur le réalisme thomiste comparé à l’idéalisme kantien, par M. l’abbé H. Dehove ; 1 vol in-8° de xi-235 p. ; Mémoires et travaux publiés par des professeurs des Facultés catholiques de Lille, 1907, — M. l’abbé Dehove est, comme M. Fonsegrive, préoccupé du problème de la connaissance intellectuelle. Il nous expose dans cet ouvrage la théorie thomiste de la connaissance, d’abord en elle-même, puis dans ses rapports avec la théorie kantienne, « cette grande doctrine, dont l’influence sur la spéculation moderne est incalculable et par rapport à laquelle il faut bien que tout philosophe aujourd’hui situe sa propre pensée » (vi) : voilà qui nous change heureusement des dédains de M. Fonsegrive pour le fondateur de la philosophie critique ! Nous retiendrons de M. Dehove l’aveu préalable (p. 2) que saint Thomas ne doutait pas un instant que la science n’atteignît les choses telles qu’elles sont et que sa doctrine ne contient pas une solution du problème critique. M. Dehove