Page:Revue de métaphysique et de morale - 1.djvu/551

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sans doute, affirme explicitement que le point de départ de la dialectique est l’expérience. Il nous dira, par exemple, que « nous saisissons tout d’abord les objets de la connaissance philosophique par ce que l’on appelle l’expérience », et que, comme c’est seulement par la forme que la philosophie se distingue d’autres moyens d’entrer en relation avec la même somme d’existence, « elle doit nécessairement être en harmonie avec les données de fait et l’expérience ». Mais, en revanche il ajoute que la philosophie a, outre l’expérience, « un autre ordre d’objets que la connaissance empirique n’embrasse pas : ce sont la liberté, l’esprit, et Dieu » ; — ou encore : « La philosophie a pour point de départ l’expérience : mais, une fois éveillée par ce stimulant, elle prend aussitôt, vis-à-vis de son point d’origine, une attitude de répulsion et de négation. — C’est ainsi que nous pouvons dire que nous devons de manger aux aliments, car nous ne pouvons manger s’ils nous font défaut. Mais alors l’acte de manger doit être représenté comme un acte d’ingratitude : car il consiste à dévorer ce à quoi il doit l’être. En ce sens, l’acte de penser peut être conçu comme un acte d’ingratitude. »

Or ces citations mêmes nous permettent d’apercevoir comment il nous sera possible de concilier les deux ordres d’affirmations, et d’écarter à la fois la théorie selon laquelle Hégel aurait essayé de produire le procès dialectique par la simple réflexion de la pensée sur sa propre nature abstraite, et l’idée qu’une relation à l’expérience implique toujours un mode tout empirique d’argumentation. La philosophie n’est pas un enfant de l’expérience, et ne doit pas son existence à un élément a posteriori, nous acceptons sur ce point la déclaration de Hégel. Mais il est, au même sens, également injuste de dire que c’est à l’existence des aliments que nous devons de pouvoir manger ; et cependant il est incontestable que, sans la présence de ces aliments, manger serait impossible. — Disons, si nous voulons, que la pensée requiert la médiation des sens : mais médiation n’est pas dépendance. La pensée n’est pas l’effet des données sensibles, nécessaires à sa manifestation ; elle leur coexiste nécessairement dans une unité plus haute. — Inversement, disons que Dieu est indépendant de la face empirique de la dialectique : mais cette indépendance n’est pas une indépendance en déduction. Car être la négation de quelque chose, c’est encore lui être relié, être conditionné par lui, et, si l’on veut, en dépendre. L’indépendance ici peut seulement consister en ceci, que le commencement du procès