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merveilles gigantesques du monde physique, n’a rien de commun avec le plaisir que nous procurent les belles inspirations de la lyre et les chefs-d’œuvre du pinceau. Votre raison vous a fait apprécier ces difficultés d’un ordre si nouveau pour la poésie pédestre des modernes ; vous les avez subies sans les braver, et vous aimez à reconnaître que le vol du génie peut se ralentir devant ces hauteurs où l’aigle n’atteint jamais. Je n’ai pas les secrets de vos muses, mais j’ai cru souvent en deviner quelque chose. Les montagnes qu’elles habitent ont tout au plus quelques centaines de toises. L’olympe même n’offre pas aux dieux un trône plus élevé, et notre vieil ami Balma est arrivé à des sommets auxquels n’a jamais aspiré Jupiter : Balma, le Typhon, l’Encelade de la science, ce voyageur vertical, qui a pu dire avec plus d’assurance que Regnard et ses aventureux compagnons : Nous nous sommes arrêtés ici, parce que le monde finissait [1].

Pendant que vous achevez de parcourir ces glaciers du Mont-Blanc, dont nous avons tenté ensemble les arêtes périlleuses, vous désirez que je vous indique les points qui auront le plus vivement fixé mon attention dans mon excursion particulière au mont Saint-Bernard, et que je les marque dans votre itinéraire comme autant de jalons placés sur votre passage. Vous aimez mieux, et je vous en rends grâces, vous abandonner, pour ces renseignemens, aux impressions d’un ami qu’à la direction arbitraire ou systématique d’un voyageur inconnu, et vous me flattez de l’idée que le souvenir récent de ma promenade parmi les solitudes que vous allez

  1. J’ai lu sur l’Album de Chamouny deux vers qui m’ont laissé une profonde impression :

    Napoléon, Talma,
    Chateaubriand, Balma.


    Je ne sais si je me trompe, mais il me semble voir dans cette expression naïve toutes les grandeurs de la pensée humaine : la gloire, le talent, le génie, la nature.