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littérature.

Chacun ayant repris sa place, elle et moi nous étions restés debout.

On nous cria de nous asseoir.

Je pris la main de Pepita pour l’aider à descendre... Sa main se trouvait ainsi dans la mienne, elle ne la retira pas.

Cette situation appelait un épanchement. —

J’avais d’ailleurs besoin de confier mon émotion.

— Pepita, lui dis-je, este toro es muy malo.

Malo! reprit-elle vivement ; et il y avait dans ses traits un dédain, une ironie qui voulaient dire : « Vous êtes un pauvre connaisseur. » Malo! et el mejor de la corrida.

J’avais lâché brusquement sa main. Elle me regarda d’un air étonné.

Mon geste discourtois avait, en effet, bien dû la surprendre. Je le sentis et fis un soudain retour sur moi-même ; et ce qu’il y avait de philosophie en moi se mit à plaider pour elle contre ma simplicité de cœur.

— N’avait-elle pas raison ? Vous êtes fou, mon ami, me dis-je ; avez-vous cru que ce serait ici un jeu comme à l’Opéra ? Ne saviez-vous pas qu’il s’agissait de vraies blessures, de sang, de morts véritables ? Ces taureaux, ne les dresse-t-on pas à tuer ? Le mauvais taureau recule et fuit ; le bon, c’est celui qui tue ; le meilleur, celui qui tue le plus et le mieux. S’il tue un homme, qu’y faire ? En est-il moins bon taureau ? Pepita n’a-t-elle pas bien dit ? Que vouliez-vous, mon ami, qu’elle pût dire ? —

Ma sensibilité se trouvait réduite au silence. — Elle ne répliqua lien.

Je devais à Pepita une réparation. Je lui tendis la main. Elle me rendit la sienne sans hésiter. Je me baissai doucement, et personne ne pouvant me voir, je pressai légèrement ses doigts sur mes lèvres.

J’étais confus d’avoir tant osé. Quand je relevai la tète, je regardai Pepita timidement. J’avais craint de trouver sur ses traits quelque colère ; j’avais espéré y voir un peu de rougeur ; elle souriait encore ; j’en eus presque du dépit ; — j’au-