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littérature.

lon ; il l’embrassait avec l’ardeur d’un capitaine de la garde ; puis, folâtre enfant qu’il était, il se laissait mollement glisser jusques à terre pour recommencer son escalade. Nous lui disions : — Monte donc, Albert ! Albert remontait ; il montait un échelon de plus ; il s’arrêtait à cet échelon , puis il redescendait encore. Puis il nous disait : — Je reste ici , je suis bien ici, je serai fusillé, je veux être fusillé ici ; montez, vous autres ; monte, Eugène ! Et voilà Eugène, le beau jeune homme, qui lève le bras, et qui se tient à ces belles femmes rieuses et pleines de grâce ; Eugène les touchait à peine ; elles arrêtaient Eugène, elles aimaient beaucoup Eugène. À la fin Eugène monta tout de bon ; une fois sur le toit, il voulut redescendre, mais tout à coup plus d’escalier, l’escalier était à bas qui dansait en pleurant. Et nous voilà narguant Eugène ; et Eugène, riant à moitié : — Viens donc, Albert, viens donc, Georges, venez donc, oh je vais redescendre ! Nous nous mîmes à danser en rond, narguant Eugène, qui était désolé.

À la fin, je dis à Albert : — Albert, il faut sortir d’ici absolument. Qui de nous sortira le dernier ? Je suis plus gros que toi, Albert ; monte le premier, tu me donneras la main. Sois bon enfant ; je t’ai donné une bonne place sur le premier rang à la bataille, si bien que tu as manqué d’être tué à mes côtés : tu dois t’en souvenir, Albert. Sois bon une fois dans ta vie, Albert.

Albert, fort touché de mon discours, m’embrassa, croyant embrasser sa Géorgienne. L’escalier se forma de nouveau ; on choisit les femmes les plus fortes : j’ai toujours été d’un embonpoint si ridicule ! Je ne sais comment cela se fit, mais ma jolie brune était encore assise au sommet de l’échelle ; elle me regardait d’un air pénétré.

Je fus fidèle à ma parole ; je montai tout de suite après Albert. Je me faisais léger et petit de mon mieux. Je montai lentement. Je sentis plus d’une poitrine haletante ; j’entendis plus d’une voix qui me disait : Adieu ! dans cette langue inconnue qui vient du ciel. J’atteignis enfin au