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REVUE. — CHRONIQUE.

il y a l’espoir de dix beaux ouvrages, et j’aime encore mieux ce que M. Sue promet que ce qu’il donne. Et cependant, que d’éclat, que d’originalité, que de sources d’intérêt, que de drame surtout dans ce livre ! M. Sue possède le rare talent de faire des hommes qui vivent, que l’on connaît, que l’on reconnaîtrait. Peut-on ne pas se souvenir de ce bon marquis de Longetour, si sensible, si paternel, si candide, qui avoue si naïvement son ignorance, qu’on la lui pardonne, et que l’auteur, par une bien grande délicatesse de talent, a su rendre à-la-fois ridicule et intéressant ? Je ne parle pas de Paul et d’Alice, parce que ce ne sont que des abstractions animées, quoique l’esquisse en soit poétique et gracieuse ; mais qui n’applaudirait à la création de maître Lajoie et de son sifflet, de Misère et de ses douleurs, du Parisien et de sa gaminerie, de Rouquin, de Garnier, et même du vieux calier, tous êtres bien vivans, avec leur caractère, leur individualité, leur cachet ? car, un des talens de M. Sue, c’est la science d’observation : aussi, quand il tient une situation vraie, avec quelle vérité et quelle sagacité il la traite ! Les deux chapitres la Salamandre a reçu sa paie hier, Problème, et la scène de Bouquin et du commissaire, sont des modèles d’observation fine et franche en même temps.

Une action triste et sombre, semée de scènes du comique le plus vrai et de descriptions éblouissantes, un style chaleureux, des idées neuves, et surtout la singulière faculté de colorer tout de poésie, voilà ce qui nous fait dire que la Salamandre, malgré ses défauts, occupera un rang distingué parmi les ouvrages originaux de l’époque.

MÉMOIRES DU MARÉCHAL NEY !

La voix des morts est quelquefois bien embarrassante pour les vivans. Vous figurez-vous la chambre des pairs, déjà si rudoyée par la main populaire, voyant tomber au milieu de ses séances, si décolorées, les Mémoires du maréchal Ney ! L’ombre de Banco fera tressaillir plus d’un de ses juges sur son siège de velours. Ce livre, jeté au milieu de nos embarras politiques, fera, pour ainsi dire, trêve aux débats journaliers : ce sera le grand évènement du jour, une pâture à tous les partis.

Mais, dira-t-on, le maréchal Ney a-t-il laissé des mémoires ? À cela nous répondrons, nous qui avons pu parcourir ses papiers, qu’il est facile de convaincre les plus incrédules par la même communication. Si, dans quelques endroits inachevés, la soudure manquait, nous pouvons assurer ici qu’il n’y aura pas un fait avancé dans les Mémoires, pas une anecdote qui ne vienne du maréchal. Ce qui a été pour nous, nous devons l’avouer, un objet d’étonnement, en lisant les nombreux matériaux que la famille du maréchal a confiés à une plume exercée, pour faire uniquement ce travail de soudure qui leur manquait, c’est de voir que cette main, si rude à l’ennemi, si habile à manier l’épée, était loin d’être étrangère à l’art d’écrire. Nous avons vu des passages de ces Mémoires, des épisodes, des rapports tout entiers de sa main, écrits avec une netteté, une précision et un talent remarquables.

Après Bonaparte, le maréchal Ney est incontestablement la plus grande figure de l’empire : il s’est montré tour-à-tour, il faut bien qu’on le sache,