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que nous y écoutons et que nous entendons le mieux. Et lorsque son bien-aimé chante auprès d’elle, il semble que les traits et les regards si tendrement expressifs de la jeune fille aient une voix qui complète l’accord et chante avec lui. Et dans la Sylphide, combien elle est adorablement touchante et gracieuse. C’est une âme qui flotte. C’est une flamme qui voltige. On ne lui fait pas, comme à ses compagnes, traverser l’air au bout d’un fil, et cependant, sans presque quitter la terre, elle plane bien plus haut qu’elles dans le ciel. Et quand elle danse, avez-vous bien regardé ses pieds si fins et si légers ? Avez-vous vu comme ils suivent harmonieusement le chant de l’orchestre, si bien qu’on dirait qu’ils font eux-mêmes leur partie dans la musique et mêlent à ses accords des trilles et des cadences brillantes. Et puis lorsque la pauvre Sylphide est enchaînée par son amant ; lorsqu’elle s’agenouille et lui demande grâce ; lorsqu’elle meurt, lorsqu’elle meurt si divinement, ainsi que doivent mourir les anges, ne vous sentez-vous pas profondément ému ? N’avez-vous pas le cœur et les yeux pleins de larmes ?

Oh ! monsieur Véron, vous avez dans votre volière de bien ravissans oiseaux. Vous en avez de toutes couleurs et de tout plumage. Vous en avez qui chantent comme des fauvettes et des rossignols. Vous en avez qui ne savent que roucouler comme les colombes et les tourterelles. Mais le plus rare et le plus précieux de tous, c’est votre sylphide. Veillez, veillez sur elle. Soyez attentif. Puisqu’elle vient, dit-on, d’épouser un sylphe, prenez garde, au moins, que cet invisible mari ne vous l’enlève.

Le drame nouveau de la Porte-Saint-Martin, le Fils de l’Emigré, n’a point obtenu le succès qu’on lui avait promis. Avant la représentation, on avait voulu faire croire que cette pièce était de M. Alexandre Dumas. Nous nous sommes sincèrement réjouis d’apprendre que l’auteur de Henry III n’avait point trempé dans le Fils de l’Emigré, et que la responsabilité devait en retomber tout entière sur M. Anicet Bourgeois.

Cette pièce, dont nous n’essayerons même pas de donner l’analyse, repose principalement sur certaines idées politiques qui ne sont, selon nous, ni dramatiques, ni vraies, qui ne sont surtout ni délicates ni généreuses. Y a-t-il, en effet, jamais eu un noble, émigré ou non, qui se prît à haïr le peuple en masse et par système, et qui, pour mieux exercer et développer sa haine, se fit faussaire et mouchard ? Un homme est-il devenu jamais voleur et assassin, uniquement parce qu’il avait du sang d’émigré dans les veines ? Et d’ailleurs, quand même tout cela ne serait point absolument faux, aujourd’hui que la noblesse est mise au néant et pulvérisée, est-ce bien le cas de la traduire sur le théâtre, dans la personne d un misérable souillé de toutes les bassesses et de tous les crimes ? A vrai dire, un drame conçu dans cette pensée n’était d’aueune façon possible. L’exécution de celui-ci témoigne cependant quelque savoir-faire et quelque habileté. Mais à quoi bon employer si peu dignement ce que l’on avait de moyens et de talent ? L’on dépense et l’on appauvrit ainsi