Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 8.djvu/174

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et chevaleresque d’offrir, il était beau et chevaleresque de le refuser. Les chevaliers d’Aymeric déclarent donc qu’ils sont tous de riches et puissans barons, et n’ont que faire de l’hospitalité du roi. Le roi est piqué du refus ; mais il ne se tient pas pour battu, il essaie de contraindre les chevaliers à accepter ses offres, et voilà entre eux et lui une guerre d’un genre tout nouveau.

Il fait assembler les marchands de Pavie, et leur ordonne de vendre toute chose à si haut prix, que les chevaliers étrangers, n’y pouvant atteindre, soient réduits à tout accepter du roi. Les marchands ne se le font pas dire deux fois : ils se mettent à vendre leurs denrées à des prix extravagans. Mais les chevaliers achètent et paient tout, sans daigner seulement prendre garde que tout est un peu cher.

Le roi, de plus en plus blessé, fait alors publier dans Pavie une défense rigoureuse de vendre à aucun prix aux chevaliers d’Aymeric du bois pour leur cuisine. — Pour le coup, ceux-ci sont un peu embarrassés. — Ils mangeraient bien de la chair crue, plutôt que d’accepter la table du roi ; mais ils ont peur qu’une telle action ne leur soit reprochée comme une action de sauvages.

Un des chevaliers propose d’aller tuer le roi au milieu de sa cour. — Mais cet avis paraissant un peu hasardeux, ou du moins prématuré, un autre en ouvre un meilleur qui est adopté. Les chevaliers achètent un tas prodigieux de noix et de tasses, de vases de bois de toute espèce ; ils font de tout cela un feu de cuisine à brûler tout Pavie, et continuent à faire si bonne chère, qu’ils finissent par affamer la ville. Le roi est forcé de s’avouer vaincu ; et plein d’admiration pour les vainqueurs, il n’a dès ce moment plus rien à leur refuser.

Je le répète, ces luttes de fierté, d’orgueil et d’ostentation de magnificence étaient dans les mœurs provençales ; et le trait du roman d’Aymeric qui vient d’être cité, n’est que la paraphrase pure et simple d’une aventure racontée par le prieur du Vigeois, dans sa chronique, comme ayant eu lieu entre un vicomte de Limoges et le fameux Guillaume VIII, comte de Poitiers. Or, c’est dans les pays où elle était arrivée, et dans les mœurs desquels elle était, qu’une pareille aventure dut naturellement