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le noble gouvernement de M. Thiers ? Oh ! que non pas. C’est uniquement contre l’honorable académicien-député, et pour se venger de ses épîtres et de ses discours de tribune !

Il y aurait assurément là de quoi intimider un tout autre homme que M. Viennet ! Mais lui ne s’en alarme guère ; la ligue ne lui fait pas peur, allez. Les républicains, les légitimistes et les romantiques, ce sont, dit-il, des roquets qui auront tout au plus l’honneur de lui mordre les jambes. Il veut que lorsque M. Persil et consorts lui laisseront un instant de loisir, la Caricature le peigne, lui, M. Viennet, en pied, les bras magnanimement croisés, souriant de pitié à ces légions d’ennemis qui viennent japer à ses pieds.

Et savez-vous ce que gagnera la triple alliance anti-viennetiste à agacer ainsi le colosse ? Voici ce qu’elle y gagnera : s’il se présente un nouvel aspirant à la dictature, M. Viennet ne sera plus assez simple pour répondre trois fois non à ses questions gouvernementales, comme il fit jadis à l’empereur ! Il ne se dévouera plus comme par le passé pour nous conserver une liberlé que nous ne méritons pas ! Louis-Philippe peut maintenant se faire Napoléon quand bon lui semblera ; M. Viennet n’y mettra nul empêchement.

La préface du Château Saint-Ange abonde encore en naïvetés d’un autre genre, mais non moins curieuses. Elle s’appitoie sur les imbéciles qui n’accordent au juste-milieu ni patriotisme, ni idées libérales ; sur le mauvais goût du siècle qui laisse au panier la Philippide et l’Épître aux Chiffoniers pour déifier les ordures de Shakspeare.

Mais un aveu d’une adorable candeur est celui-ci. M. Viennet nous confesse en toute humilité qu’un journaliste, que d’ailleurs, par une aimable réciprocité, il traite de crocheteur et de gazetier de la Courtille, lui a délivré l’autre jour un brevet d’âne, un brevet dûment en forme, un brevet tout au long imprimé.

Je conçois l’étonnement du poète-député à la lecture d’une pareille pièce ! À quoi bon en effet un brevet à M. Viennet ! Est-ce que M. Viennet avait besoin d’un brevet ? Et puis à quel titre ce brevet ? Etait-ce à titre de membre de la chambre ? Mais pourquoi donc exclure alors par ce privilège, tant d’autres honorables législateurs qui avaient des mérites et des droits pareils ? Pourquoi créer contre eux ce monopole ?

Je n’ai pas lu le brevet au surplus ! Il se pourrait qu’il fût exceptionnel ; il se pourrait qu’il eût été délivré pour garantir à M. Viennet la jouissance exclusive de cette double spécialité qui le classe à part, M. Viennet présentant en effet aux railleurs un double plastron, M. Viennet étant une sorte de Janus moderne, — M. Viennet ayant deux têtes, l’une politique, l’autre littéraire, pourvues chacune de deux oreilles d’une longueur bien digne vraiment d’être brevetée. Si tel était le cas, le brevet ne serait pas poli pourtant, comme pense M. Viennet, mais il serait explicable !

YY.

F. BULOZ.