Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/416

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et le temps long ! Il te tarde de tomber en poussière et de ne plus dresser vers le ciel ce front jadis superbe que lèvent insulte aujourd’hui, et sur lequel l’air humide amasse une mousse noire semblable à un voile de deuil. Tant d’orages ont terni ton éclat, que ceux qui passent par hasard à tes pieds, ne savent plus si tu es d’albâtre ou d’argile sous ce crêpe mortuaire. Reste, reste dans ton néant, et ne compte plus les jours. Tu dureras peut-être long-temps encore, misérable pierre ! Tu le glorifiais jadis d’être une matière dure et inattaquable : à présent tu envies le sort du roseau desséché qui se brise les jours d’orage. Mais la gelée fend les marbres. Le froid te détruira, espère en lui. »

Je sortis de la grotte, accablé d’une épouvantable tristesse, et je me jetai plus fatigué qu’auparavant à la place où j’avais dormi. Mais le ciel était si pur, l’atmosphère si bienfaisante, le vallon si beau, la vie circulait si jeune et si vigoureuse dans cette riche nature printanière, que je me sentis peu à peu renaître. Les couleurs s’éteignaient et les contours escarpés des monts s’adoucissaient dans la vapeur comme derrière une gaze bleuâtre. Un dernier rayon du couchant venait frapper la voûte de la grotte et jeter une frange d’or aux mousses et aux scolopendres dont elle est tapissée. Le vent balançait au-dessus de ma tête des cordons de lierre de vingt pieds de long. Une nichée de rouge-gorges se suspendait en babillant à ces festons délicats et se faisait bercer par les brises. Le torrent qui s’échappait de la caverne baisait en passant les primevères semées sur ses rives. Une hirondelle sortit du fond de la grotte et traversa le ciel. C’est la première que j’aie vue cette année. Elle prit son vol magnifique vers le grand rocher de l’horizon ; mais en voyant la neige, elle revint comme la colombe de l’arche, et s’enfonça dans sa retraite pour y attendre le printemps encore un jour.

Je me préparai aussi à chercher un gîte pour la nuit ; mais avant de quitter la grotte d’Oliero et la route du Tyrol, avant de tourner la face vers Venise, j’essayai de résumer mes sensations.

Mais cela ne m’avança à rien. Je sentis en moi une fatigue déplorable et une force plus déplorable encore, aucune espérance, aucun désir, un profond ennui ; la faculté d’accepter tous les biens et tous les maux ; trop de découragement ou de paresse pour