Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/65

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incorrection facile à redresser, mais qui fait tache dans le bonheur général de cette composition.

Cette toile est à mon avis le plus éclatant triomphe que M. Delacroix ait jamais obtenu. Intéresser par la peinture réduite à ses seules ressources, sans le secours d’un sujet qui s’interprète de mille façons et trop souvent distrait l’œil des spectateurs superficiels, pour n’occuper que leur pensée qui estime le tableau selon ses rêves ou ses conjectures, c’est une tache difficile, et M. Delacroix l’a remplie. En 1831, quand il encadrait si heureusement la réalité historique dans l’allégorie, sa puissance pittoresque n’agissait pas seule sur l’esprit des curieux. Son gamin, hâve et hardi, franchissant les barricades sanglantes pour s’exposer joyeusement au feu de la mousqueterie, et suivant d’un œil étincelant sa jeune Liberté aux rigides mamelles ; la Misère furieuse, trébuchant sur le cadavre d’un soldat, c’étaient là des élémens d’intérêt et de sympathie presque indépendans de la peinture elle-même. L’imagination aidait singulièrement l’habileté du pinceau. Dans les Femmes d’Alger il n’y a rien de pareil ; c’est de la peinture et rien de plus, de la peinture franche, vigoureuse, vivement accusée, une hardiesse toute vénitienne, et qui pourtant n’a rien à rendre aux maîtres qu’elle rappelle. Je n’hésite pas à le dire, je crois que l’auteur a cette fois rencontré une manière large et féconde, à laquelle il peut se tenir pour long-temps, et qui pourra, je l’espère, nous donner des œuvres nombreuses. Viennent les encouragemens auxquels il a droit de prétendre, une chapelle à décorer, un palais à revêtir de figures vivantes et de scènes animées, et je m’assure que l’artiste laborieux à qui nous devons tant de pages si diverses et si patiemment inventées, attendra enfin, pour chercher une manière nouvelle, l’épuisement glorieux de celle qu’il vient de trouver.


Il y a trois ans, les toiles de M. Decamps excitaient un enthousiasme général ; on se croyait revenu aux plus beaux temps de l’école flamande ; on ne trouvait rien dans l’œuvre de Rembrandt de plus riche ou de plus accentué que les scènes d’Orient dont l’auteur avait peuple ses portefeuilles, et dont il détachait chaque jour un feuillet pour nos plaisirs et notre admiration. Mais si tout le monde lui accordait le prestige du coloris, la vérité saisissante