Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/105

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Danemarck, et faisait déjà frémir le peuple de Suède. Les gens de Lübeck, accoutumés à payer la guerre, mais non à la supporter à leurs portes, ne purent y tenir, et firent la paix avec Christian. Celui-ci se trouvant libre de justifier par la conquête ses prétentions au trône de son père, entra en Danemarck, donna la main au roi de Suède, réunit autour de lui les forces de la noblesse, et les affaires changèrent bientôt de face. Trop faibles pour résister à cette triple alliance, les champions de la démocratie reperdirent presque tout le terrain qu’ils avaient gagné, et se trouvèrent réduits ù la possession de deux villes. Ce fut en vain que Wüllenweber épuisa toutes les ressources de son génie, en vain qu’il envoya de nouveaux renforts, en vain qu’il suscita de nouveaux prétendans au trône, aventuriers pauvres, hardis et courageux-en vain qu’il excita l’ambition de François Ier et de Henri VIII ; en vain qu’il ameuta toutes les rivalités, toutes les jalousies secrètes de l’Europe : ses généraux, cernés dans un petit coin du nord, durent succomber, et son projet plein d’avenir, cet édifice admirable de hardiesse et de prévision, croula parce que le peuple de Lübeck n’avait pu soutenir que ses jardins fussent ravagés. C’était moins que le caillou dans l’urètre de Cromwell.

Les patriciens de Lübeck profitèrent de ces événemens pour enlever à Wüllenweber la faveur de la foule inconstante. En peu de temps toutes ses conquêtes au profit du peuple furent perdues à Lübeck comme elles l’avaient été en Danemarck, et le ci-devant dictateur fut forcé de se démettre de ses fonctions de bourgmestre. Arrêté pendant un voyage, par un ministre de paix, par l’archevêque de Bremen, il fut livré à Henri-le-Jeune, duc de Brunswick, Henri, cruel champion du catholicisme, espèce d’inquisiteur couronné, qui argumentait en face de l’échafaud avec ses victimes, à la grande édification du bourreau. L’aristocratie de Lübeck, heureuse de régner dans une patrie humiliée et ruinée à toujours, loin de réclamer son grand concitoyen, n’eut pas honte de presser son jugement auprès du prince incompétent ; elle envoya même des délégués pour la représenter au procès. Quand Wüllenweber, auquel les tortures secrètes avaient arraché l’aveu de crimes imaginaires et ridicules, vit arriver la procédure au grand jour, il rétracta ses aveux et demanda noblement pardon à ceux qu’il avait compromis. « Nous ne t’accordons pas ta rétractation » (wir sind deines Widerrufs nicht gestœndig), s’écrièrent les délégués de Lübeck, et ils conclurent à ce que le bourreau, qui était présent, écartelât sans désemparer le digne plébéien qui avait voulu faire d’eux les souverains du nord. Le duc Henri se montra moins cruel qu’eux, et il accorda une mort passable (einen ziemlichen Tod ). Jürgen Wüllenweber ne fut écartelé qu’après avoir été décapité.