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VOYAGE DANS LES RÉGIONS ARCTIQUES.

vent dans l’estomac des rennes passent parmi les Esquimaux pour une grande friandise, et quelque dégoût que puisse inspirer un plat de végétaux préparé de cette manière, il faut convenir qu’il forme un correctif salutaire à la nourriture animale grossière dont ces hommes font usage ; il leur est en effet à peu près impossible de se procurer autrement des végétaux mangeables. Ne pouvant emporter notre proie, nous fûmes obligés de construire une hutte de neige pour la mettre à l’abri, et après avoir fait quelques marques, afin de reconnaître l’endroit, nous partîmes pour rejoindre nos compagnons. Pendant la route, nous aperçûmes un autre bœuf à un quart de mille de distance sur le bord d’un précipice, mais nous étions trop fatigués pour songer à lui donner la chasse. Mon guide m’assura que cela n’était pas nécessaire, que l’animal resterait là quelque temps, et que nous l’y retrouverions le lendemain.

« Nous arrivâmes à la hutte à cinq heures du matin, accablés de fatigue et mourans de faim. Nous avions apporté quelques morceaux de bœuf, et nous les trouvâmes excellens ; la chair n’avait aucune odeur de musc, ce qui était sans doute un effet de la saison.

« À peine avions-nous dormi quatre ou cinq heures, que nous fûmes éveillés par les cris de Poo-yet-tah et les aboiemens des chiens au dehors. Ayant demandé au jeune Esquimaux qui était resté avec moi ce que cela signifiait, il me répondit que notre guide s’était glissé en silence hors de la hutte, environ une heure auparavant, et s’était mis en quête du bœuf que nous avions aperçu la veille. Poo-yet-tah rentra peu après, et nous dit qu’il avait trouvé l’animal paissant sur le sommet de la colline, qu’il s’était approché de lui par le seul endroit accessible, en se tenant au milieu de ses chiens, et qu’il avait exécuté cette manœuvre avec tant de célérité, que l’animal n’avait trouvé d’autre moyen pour s’échapper que de s’élancer dans le précipice. Nous nous rendîmes sur le lieu, et nous trouvâmes le cadavre à la place indiquée. Une chute de trente pieds de haut sur un bloc irrégulier de granit l’avait considérablement mutilé ; mais pour ce que nous en voulions faire, il était aussi bon que s’il eût été entier. Nous le dépeçâmes comme l’autre et en transportâmes la chair dans notre hutte, ce qui nous occupa tout le reste du jour. »

Le lendemain une tempête furieuse retint nos voyageurs dans leur étroite prison de neige pendant toute la journée. Le vent hurlait au dehors et couvrait souvent de ses sifflemens aigus la conversation, qui allégeait pour eux le poids des heures. Dans cette circonstance, le commandant Ross eut un exemple frappant de la voracité monstrueuse des Esquimaux.

« Le babil de nos amis ne les empêcha cependant pas de se servir de