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d’humanité chrétienne, également éloigné de la passion et de l’indifférence.

Quand on vient de faire une étude longue et tendre de cet homme, comme je crois pouvoir dire que je l’ai faite, et qu’on a parcouru tous les actes de sa passion, on se plaît peut-être, au-delà de la discrétion historique, à se représenter Morus, dans ces dix années si courtes, heureux de tout le bonheur qu’il est donné à l’homme d’avoir, libre, expansif ; occupé avec plaisir, et de choses de son choix, quoi qu’il en dise ; enjoué, non de cet enjouement un peu forcé et convulsif qu’il montra jusque dans les momens les plus douloureux de son martyre, et qui semble comme une nargue apprêtée du chrétien à la mort, mais avec délicatesse et je ne sais quel sourire facile, naturel, auquel on s’attend, parce que, dans cette vie tempérée, le passage est insensible de la gravité à la gaieté. Plus tard, il rira, il fera des pointes jusque sous la hache de l’exécuteur, mais le rire grimacera sur cette figure amaigrie et profondément douloureuse ; les pointes choqueront comme une bravade stoïcienne. Au point où nous en sommes de son histoire, ce n’est encore qu’une forme particulière donnée à des sentimens moyens, et l’épanouissement d’un esprit libre plutôt que le défi du martyr chrétien aux bêtes qui vont le dévorer et aux hommes qui vont le voir mourir !


V.- La Querelle de Morus et de Brixius

C’est pendant cette période trop courte de la vie de Morus que sa liaison avec Érasme fut la plus étroite, et leur correspondance la plus suivie et la plus amicale. C’est à ce moment que ces deux hommes illustres eurent l’un à l’égard de l’autre le plus grand nombre de ces convenances qui font les amitiés tendres, et qu’ils se comprirent et s’aimèrent le plus. Leurs lettres sont pleines de confiance et d’abandon. Il n’y est point parlé de religion, mais des amis communs, des lettres, des quartiers de pensions qu’Érasme prie Morus de réclamer pour lui, du compte que Morus rend à Érasme de la vente de ses livres en Angleterre, de la vie intérieure, des travaux, de l’emploi du temps, des ennemis littéraires, ce grand sujet de condoléances heureuses et de chagrins agréables