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son insu sa pensée, et, des deux dates fatales, la dernière, 14 juin 1532, être si près de celle de sa mort, 6 juillet 1535 !


VIII.- Réhabilitation

On vient de lire, dans l’épitaphe de Morus, cette phrase si expressive : « Il fut fâcheux aux voleurs, aux homicides et aux hérétiques. » Dans quel sens faut-il entendre le mot fâcheux ? Est-ce la froide confession d’un catholique austère qui croit n’avoir été qu’un fâcheux pour les gens qu’il a fait mourir ? ou bien n’est-ce que l’expression exacte et littérale de la conduite de Morus envers les hérétiques ? Allons-nous voir un magistrat exagérant par ses passions d’homme privé les lois qu’il est chargé d’exécuter, ou un homme refusant à ces lois toute la rigueur qu’elles demandent au magistrat ? C’est là le point le plus délicat de l’histoire de sir Thomas Morus. J’ai fait pressentir suffisamment mon opinion sur ce point par le titre même de ce chapitre. Qu’on me permette d’exposer naïvement par quelles réflexions j’ai été conduit à désirer cette réhabilitation, et par quelle série de preuves je crois pouvoir l’établir. On me pardonnera peut-être ce petit mouvement d’orgueil, orgueil de cœur plutôt que de tête, car j’ai été bien moins heureux de pouvoir contredire avec succès une opinion qui a force de chose jugée que de laver cette noble vie de Morus du crime d’avoir versé le sang.

Morus est un de ces hommes plus solides que brillans, qui frappent l’imagination par une grande unité de caractère. Ils sont faciles à comprendre et à embrasser, parce qu’ils ne varient point, ne flottent point au gré des évènemens, et qu’ils ne se laissent disperser ni par les hommes, ni par les choses. Ils ont plus de force que d’étendue, plus d’esprit que de génie, plus d’opiniâtreté que d’habileté. Leur vie est toute d’une pièce ; ils se répandent peu au dehors, mais se tiennent ramassés en eux-mêmes, afin d’offrir moins de prise aux incertitudes ; et, soit que leur caractère contienne leur esprit, soit que leur esprit se contente d’un mouvement médiocre et d’une activité ordinaire, ils échappent à ces contradictions où tombent les esprits plus étendus que forts, lesquels donnent au contraire beaucoup au hasard, et, dans les différentes