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grandes ressources de la science, recherchent avec ardeur tout ce qui peut entretenir leurs rêves favoris, tout ce qui peut donner un aliment à leur imagination crédule. Alors l’épopée chevaleresque, le conte superstitieux, la tradition sainte, ne peuvent être contenus dans les limites du pays où l’imagination du poète, la foi du religieux les a fait apparaître. Les autres peuples les réclament. Tout ce qui entre dans le domaine de la pensée appartient à tous. Il n’y a plus ici de barrières territoriales. Les peuples se battront à outrance pour un coin de royaume, pour un privilége, mais ils iront tous boire comme des frères à cette source vivifiante de poésie qui désaltère leur ame. Ainsi l’idée poétique s’en va de contrée en contrée par les récits du marchand, par la chanson du soldat, par la complainte du pèlerin. Chacun l’accueille, l’adopte, la pare et la modifie, selon ses habitudes et son caractère. Elle ne change pas de nature, mais elle prend une autre forme, et devient tour à tour française, anglaise, allemande, sans perdre sa saveur primitive. C’est une fleur exotique dont les couleurs varient légèrement quand on la transporte hors de son sol natal. C’est un hôte étranger que l’on appelle à prendre place au foyer de famille après lui avoir donné d’autres vêtemens. C’est ainsi qu’au moyen-âge les poèmes du cycle carlovingien, du cycle d’Arthus et du Saint-Graal, ont fait le tour de l’Europe. C’est ainsi que telle ballade célèbre a été tant de fois recopiée par tant de pays, qu’à peine distingue-t-on son origine première [1].

Les chants danois tels que nous les possédons aujourd’hui ont été soumis à une nouvelle rédaction que Grimm fait remonter au XIVe siècle. Ces questions de date pour des monumens littéraires dont l’histoire n’a pas pris soin de constater l’existence sont souvent assez douteuses, car l’examen le plus minutieux du caractère de la langue dans lequel ils sont écrits, ne conduit pas toujours à une solution précise. Mais dans le cas dont il s’agit, si la date est encore problématique, on peut s’assurer du moins en les lisant que ces chants n’ont été composés qu’après que le christianisme eut pris racine dans le nord, c’est-à-dire après le XIe siècle. Vers la fin du XVIe siècle, Sofrenson Wedel, l’ami de Tycho-Brahe, le traducteur de Saxo Grammaticus, les avait rassemblés pour servir à son histoire de Danemark. La reine Sophie entendit parler de son recueil et l’engagea à le publier. Après plusieurs instances, il s’y décida enfin, et en 1591, il fit paraître cent chants danois. En 1695, Pierre Syv en réunit encore cent autres par la tradition orale, par des manuscrits, et les publia avec ceux de Wedel, sous le titre de Kampe-

  1. Je citerai, entre autres, la ballade mystique de la Fille du Sultan, qui se retrouve en Danemark, en Suède, en Allemagne, en Hollande et en Irlande.